Analyse: épidémies, entre panique et négligence

Des employés d’une station de train chinoise de Hangzhou vérifient la température corporelle de voyageurs en provenance de Wuhan, épicentre de l'épidémie.
Photo: Agence France-Presse Des employés d’une station de train chinoise de Hangzhou vérifient la température corporelle de voyageurs en provenance de Wuhan, épicentre de l'épidémie.

Qu’on se le dise : on verra de plus en plus de cas comme le coronavirus de Wuhan dans les prochaines années, dont probablement de bien pires. Et il vaudra mieux — en cette matière comme en tant d’autres — prévenir que guérir.

Accusée, il y a 17 ans, d’avoir aggravé les choses en essayant de cacher au monde l’éclosion du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), la Chine est passée à l’autre extrême jeudi en fermant les routes menant aux 18 millions d’habitants de l’épicentre de l’épidémie d’un nouveau coronavirus (Wuhan) et de deux villes voisines, en plus d’annuler les célébrations publiques du Nouvel An chinois dans sa capitale. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) n’en demandait pas tant, elle qui essaie d’évaluer la gravité du mal qui, jusque-là, avait infecté 6000 personnes et causé la mort de 17 d’entre elles dans une demi-douzaine de pays.

En augmentation depuis 30 ans, la fréquence et la diversité des éclosions de maladies vont continuer de croître, expliquait l’an dernier un rapport du Forum économique mondial (FEM), citant des chiffres de l’OMS où il est question de 7000 nouveaux signalements de menaces potentielles par mois, dont au moins 30 justifient une enquête et 10 des analyses plus poussées.

La sécurité sanitaire des pays est fondamentalement faible dans le monde. Aucun n’est totalement prêt pour les épidémies ou les pandémies, et tous les pays présentent d’importantes déficiences.

Cette hausse tient à de nombreuses tendances lourdes, dont l’augmentation de la population mondiale et l’urbanisation, qui concentre de plus en plus aux mêmes endroits cette population. Il y a la mondialisation, aussi, qui accélère les échanges non seulement des biens et des personnes, mais aussi des maladies. La Banque mondiale estimait ainsi, en 2013, qu’un virus pouvait faire le chemin entre un poulailler dans un village reculé d’Asie ou d’Afrique et l’une des grandes villes du monde en aussi peu de temps que 36 heures. Il y a également la déforestation et les bouleversements climatiques qui modifient les mécanismes de transmission des maladies et nous mettent de plus en plus en contact avec celles des animaux sauvages. On évoque aussi l’accès plus facile aux ressources nécessaires à la conception et à la production d’agents pathogènes par des esprits malintentionnés.

Une facture salée

Le demi-million de personnes qui meurent chaque année des grippes saisonnières et les 50 millions de morts de la grippe espagnole, il y a 100 ans, illustrent l’ampleur du coût humain que peuvent avoir les anciennes ou nouvelles infections.

Leurs répercussions économiques se révèlent aussi « massives », disait le FEM dans son rapport évoquant des coûts annuels directs de 60 milliards $US seulement pour les grippes saisonnières et de près de 600 milliards si l’on essaie d’attribuer une valeur économique aux vies perdues.

Les coûts directs (médicaments, hospitalisation, perte de productivité des personnes infectées…) comptent probablement pour moins de 40 % de la facture totale infligée par la plupart des épidémies, a estimé la Banque mondiale. Le gros du choc économique viendrait plutôt des changements de comportements des personnes en bonne santé qui tiennent à le rester.

On parle notamment des gens qui annuleront leur voyage dans un pays infecté, qui éviteront les lieux et les transports publics ou resteront à la maison pour garder les enfants plutôt que de les envoyer à l’école. On parle aussi du resserrement du contrôle de produits et de voyageurs étrangers aux frontières, voire de leurs interdictions dans une économie mondiale de plus en plus intégrée.

Ainsi, un pays n’a pas besoin d’être directement touché par une épidémie pour que son économie en fasse les frais. Pour quelques fabricants de médicaments qui peuvent voir leurs ventes exploser du jour au lendemain, on a des pans entiers de l’économie qui accusent une baisse prononcée de leurs activités notamment dans le tourisme, les transports, le commerce de détail, le spectacle et le secteur manufacturier.

Une étude de l’Université de la Colombie-Britannique, citée par la Presse canadienne jeudi, a estimé ainsi que l’épisode de SRAS au Canada, qui a infecté 438 personnes et causé la mort de 44 d’entre eux dans la région de Toronto, a coûté au pays 4 milliards et 28 000 emplois. L’écart entre le nombre de victimes directes et les conséquences économiques s’est révélé encore plus grand en Corée du Sud lorsqu’elle a été aux prises avec le syndrome respiratoire du Moyen-Orient et qui s’est conclu, en 2015, par 200 malades, 38 décès, 17 000 personnes placées en quarantaine et 8,5 milliards de pertes.

Les conséquences des épidémies peuvent se faire sentir longtemps. L’interdiction par l’Union européenne des exportations de boeuf britannique a duré 10 ans après son problème de maladie de la vache folle, rappelait en 2018 le FMI. Et que dire de l’effet à long terme sur les gens qui retiendront de tout cela qu’il vaut mieux ne pas aller dans certains pays, ou qu’il est moins risqué de faire son magasinage sur Internet, demande le rapport du FEM.

Toujours pas prêt

Malgré tout cela, les pays et les entreprises tardent encore et toujours à se donner tous les outils nécessaires pour prévenir, détecter et combattre « les menaces biologiques naturelles, intentionnelles ou accidentelles », déplorait l’automne dernier un groupe d’experts internationaux au moment de dévoiler le premier indicateur mondial de la sécurité sanitaire (Global Health Security Index). Comme d’autres avant eux, et en dépit de certains progrès depuis la crise de l’Ebola en 2014, ils y constataient que les pouvoirs publics continuent d’aller et venir entre « la panique », lorsque survient une épidémie, et « la négligence », aussitôt passée la tempête.

« La sécurité sanitaire des pays est fondamentalement faible dans le monde, disaient-ils. Aucun n’est totalement prêt pour les épidémies ou les pandémies et tous les pays présentent d’importantes déficiences. »

Il faut dire que le Canada compte parmi ceux qui font le mieux (5e au total sur 195 pays) en matière notamment de prévention, de mécanisme de détection des épidémies, de robustesse du système de santé et de respect des normes internationales. Le problème est qu’il s’en tire souvent, tout au mieux, avec la note de passage et que, dans ce genre d’affaires, la force du groupe est au moins aussi importante.