Hydro-Québec dans le Maine: une opposition aux racines multiples

Les organisateurs d’une campagne populaire ont jusqu’au début février pour amasser des signatures.
Photo: Hydro-Québec Les organisateurs d’une campagne populaire ont jusqu’au début février pour amasser des signatures.

Le projet New England Clean Energy Connect, mis sur pied par Hydro-Québec et un partenaire américain pour acheminer de l’électricité vers le Massachusetts, suscite de l’opposition dans le Maine, où les organisateurs d’une campagne tentent de le soumettre à un référendum. Sur quoi repose la contestation ? Plusieurs facteurs, disent des spécialistes consultés par Le Devoir, dont la méfiance et un certain ressentiment contre le Massachusetts.

« Que ça soit aussi controversé, non, ça ne me surprend pas », dit James Melcher, professeur de science politique à l’Université du Maine à Farmington. « Je ne connais pas le nombre de signatures [récoltées jusqu’ici], mais je pense qu’on peut s’attendre à ce que ça se qualifie. »

Selon les règles, les organisateurs de la campagne devront avoir amassé environ 63 000 signatures d’ici le début du mois de février. S’ils réussissaient, la question se retrouverait sur le bulletin de vote lors des élections de novembre 2020. L’initiative a été lancée par Tom Saviello, qui a siégé comme élu républicain au Sénat du Maine jusqu’en 2018. Selon le texte de la demande soumise au gouvernement, l’objectif est d’annuler le permis délivré par la Public Utilities Commission en mai 2019.

Sandi Howard, qui dirige la campagne Say NO to NECEC, a poliment décliné une demande du Devoir la semaine dernière visant à connaître le nombre de signatures récoltées. Cette information sera dévoilée en février au moment du dépôt, a-t-elle précisé. Au début du mois de décembre, il était question de plus de 30000 signatures.

L’environnement

La motivation des opposants est étroitement associée à des questions environnementales, dit M. Melcher. L’image qu’ils ont de leur État est très liée à des choses comme l’eau et la forêt. » C’est un sujet ni plus ni moins fait sur mesure pour que les gens s’en préoccupent, selon lui. « Surtout là où passerait le corridor, dans l’ouest du Maine. »

Par ailleurs, mentionne M. Melcher, le partenaire d’Hydro-Québec, Central Maine Power, qui appartient à une compagnie espagnole, n’a pas la cote dans le Maine depuis un certain temps. « C’est une des sociétés de services publics les plus impopulaires du pays en ce moment. Elle a fait face à des plaintes déposées par des compagnies, s’est retrouvée dans une controverse concernant sa facturation, et certains expriment du mécontentement en raison de sa propriété étrangère. »

Le fait que le projet vienne de l’étranger est un des facteurs, « quoique je ne pense pas que c’est une source majeure d’opposition », estime Mark Brewer, professeur de science politique à l’Université du Maine, à Orono. Une variable plus importante de l’équation a rapport au client final d’Hydro-Québec. « Le fait que l’électricité passe tout simplement par le Maine pour aller directement au Massachusetts est un problème pour pas mal de monde. »

Force de loi ?

Le résultat d’un vote « gagnant » pour les opposants aurait-il force de loi automatiquement ? « Il y a quelques années, j’aurais dit oui », dit M. Melcher, plus prudent aujourd’hui. Le processus d’autorisation n’est pas terminé, rappelle-t-il. S’il est prudent, c’est en raison du règne de Paul LePage comme gouverneur. « Il a travaillé très fort pour empêcher l’implantation de plusieurs initiatives populaires. […] Les gens adoptent parfois des stratégies de retardement, des stratégies de blocage pour empêcher que le résultat de l’initiative populaire n’entre en vigueur, ce qu’on n’avait pas vraiment vu dans le Maine avant les quelques dernières années. »

Le fait que l’électricité passe tout simplement par le Maine pour aller directement au Massachusetts est un problème pour pas mal de monde

« On est dans l’hypothétique, on n’est pas sûrs qu’il va y avoir un référendum », a dit le p.-d.g. d’Hydro-Québec, Éric Martel, en entrevue la semaine dernière. La société d’État est « beaucoup plus » présente sur le terrain depuis quelques mois afin d’expliquer son projet à la population du Maine, a-t-il ajouté. « On est en train de prendre place et s’il y a un référendum, on va être prêts. […] Je pense que les gens dans le Maine vont avoir intérêt à bien comprendre le projet. […] Dans tout le nord-est présentement, c’est le plus gros projet qu’il y a sur la table » en matière de décarbonation, a-t-il dit. Sur le plan financier, par ailleurs, il a été estimé que les revenus du contrat pour Hydro-Québec seraient de 10 milliards.

Lorsque le vote sur une initiative populaire se solde par une nouvelle loi ou par une annulation de loi, « les législateurs sont réticents à jouer dedans », dit Maurice Cunningham, professeur de science politique à l’Université du Massachusetts, à Boston. Ce qui ne veut pas dire que ce n’est jamais arrivé. Mais les élus « ne vont pas annuler l’annulation, en d’autres termes », dit-il. « C’est mauvais pour les politiciens de dire à leurs électeurs qu’ils ont fait une erreur. La pression est forte pour ne pas faire ce geste. »