Analyse — Les banques centrales auront besoin de renforts en cas de crise

L’ancien président de la Fed, Ben Bernanke, estime que la Réserve fédérale américaine dispose déjà de tous les moyens nécessaires pour répondre à l’inévitable fin de la plus longue période de croissance économique ininterrompue de l’histoire des États-Unis.
Photo: Alex Wong Agence France-Presse L’ancien président de la Fed, Ben Bernanke, estime que la Réserve fédérale américaine dispose déjà de tous les moyens nécessaires pour répondre à l’inévitable fin de la plus longue période de croissance économique ininterrompue de l’histoire des États-Unis.

Les banques centrales révisent leurs plans de bataille en vue de la prochaine récession. On voit mal cependant comment elles pourraient se passer de l’aide des gouvernements et encore plus mal comment ces derniers pourraient avancer autrement qu’en ordre dispersé.

Le premier présidait la puissante Réserve fédérale américaine lorsque la dernière crise financière est survenue alors que l’autre gouvernait la Banque du Canada en plus de diriger le forum du G20 chargé de coordonner la mise en place des nouvelles normes financières internationales. Le premier dit avoir confiance que les banques centrales sauront faire face à la prochaine récession. L’autre n’en est pas si sûr.

La Réserve fédérale américaine dispose déjà de tous les moyens nécessaires pour répondre à l’inévitable fin de la plus longue période de croissance économique ininterrompue de l’histoire des États-Unis, a affirmé, samedi dernier, l’ancien président de la Fed, Ben Bernanke, lors du congrès annuel de l’Association américaine d’économie à San Diego. Il est vrai qu’entre 1,5 % et 1,75 %, son taux directeur est encore un peu trop près du plancher de 0 % au-dessous duquel il devient compliqué — quoique pas totalement impossible — de réduire les taux d’intérêt offerts aux banques commerciales pour les forcer à prêter plutôt cet argent aux entreprises et aux consommateurs, a-t-il admis, mais il suffirait qu’il remonte quelque part entre 2 % et 3 % pour faire l’affaire. C’est qu’après, la banque centrale américaine pourrait avoir recours, comme lors de la Grande Récession, à l’achat massif d’actifs financiers (assouplissement quantitatif) et s’engager à laisser ses taux inchangés durant une longue période de temps (indications prospectives), pour obtenir un effet stimulant sur l’économie équivalant à une autre baisse des taux d’intérêt de 3 %, ce qui ferait une baisse totale de 5 % à 6 %.

Trop peu, trop tard

Ça ne suffira pas, a estimé pour sa part le gouverneur sortant de la Banque d’Angleterre et ex-gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, en entrevue au quotidien britannique Financial Times jeudi. Et pas seulement parce qu’on ne voit pas comment la Fed parviendra à augmenter son taux directeur — même de seulement un point de pourcentage avant la prochaine crise — ni parce qu’il a fallu, lors de la dernière crise (qui, il est vrai, a été exceptionnellement sévère), abaisser le taux directeur de 5,25 % à 0 % ET recourir en plus aux autres moyens.

Ça ne suffira pas parce que, loin d’être en train de remonter les taux, des banques centrales se sont déjà remises, l’an dernier, à les redescendre, en réaction au ralentissement économique mondial, au point qu’ils ne sont plus, aujourd’hui, que de 0,75 % au Royaume-Uni, et même en territoire négatif dans la zone euro et au Japon.

Alors, évidemment, lorsque la récession surviendra, les banques centrales devront recourir à de l’assouplissement quantitatif et à des indications prospectives. Certaines le font même déjà. Mais après ?

Plusieurs banques centrales se poseront cette année la question. La Fed est au milieu d’un grand réexamen de ses « stratégies, outils et pratiques de communication ». La Banque centrale européenne vient aussi de lancer son propre exercice du genre depuis 2003. La Banque du Canada fera de même en vue d’une nouvelle entente de cinq ans avec le gouvernement en 2021.

Le rôle des gouvernements

La politique monétaire ne peut pas tout faire et ne pourra pas tout faire non plus, en cas de récession, martèlent depuis des mois de nombreux experts. Mark Carney se montre plus direct. Les gouvernements ne pourront pas éternellement sous-traiter leurs responsabilités aux banques centrales, dit-il dans le Financial Times.

Dans la dernière mouture de ses perspectives économiques au mois de novembre, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a expliqué le genre de politiques qui seraient nécessaires pour relancer la croissance dans le cas où s’aggraverait le ralentissement économique en cours et où les banques centrales n’auraient toujours pas eu la chance de regarnir leurs réserves de munitions. On en appelait à une augmentation des dépenses publiques de chaque pays du G20 équivalente à 0,5 % du produit intérieur brut (PIB) sous forme de réduction d’impôt, de programmes d’infrastructures et de réformes structurelles et financées, si nécessaire, par endettement. On insistait surtout sur le fait que ces interventions devraient être coordonnées entre les pays afin d’en augmenter l’impact économique et l’effet d’entraînement sur les marchés.

Bien menées, bien ciblées et accompagnées de tout l’assouplissement monétaire que les banques centrales pourront apporter, ces politiques concertées de relance économique pourraient ajouter 0,75 % au PIB la première année, 1,25 % la deuxième année et un peu plus de 1 % en moyenne par an à long terme en raison notamment de leurs répercussions positives sur la productivité.

Inspiré de ce qu’on avait essayé de mettre en place lors de la Grande Récession, ce plan apparaît toutefois plus qu’improbable depuis le Brexit, l’élection de Donald Trump, la montée du nationalisme économique et tout le reste. Les doutes dans les marchés sur la capacité des gouvernements de déployer une telle sorte de plan d’action ne sont d’ailleurs peut-être pas étrangers à leur morosité actuelle, notait l’OCDE.