En quête de pièces de monnaie uniques

Le numismate de longue date Yvon Chicoine est propriétaire de la boutique Monnaies de Versailles à Montréal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le numismate de longue date Yvon Chicoine est propriétaire de la boutique Monnaies de Versailles à Montréal.

Yvon Chicoine raconte sa première petite collection de pièces, assemblée pour un travail d’école, et ses yeux brillent encore. Il avait huit ans. Tout y était : des pièces de 1 ¢, 5 ¢, 10 ¢, 25 ¢, bien ordonnées pour un effet maximal. Au fil de ses recherches, le futur commerçant — aujourd’hui installé à la Place Versailles — découvre cependant l’existence d’une pièce particulière : un 50 ¢. « Je l’ai ajoutée et j’ai eu une bonne note ! Je l’avais achetée dans un magasin de monnaies. C’est la première pièce que j’ai achetée. » Une superbe pièce de 50 ¢ de 1967, donc sur laquelle apparaît un loup dessiné par l’artiste Alex Colville, rien de moins.

Même si la monnaie disparaît lentement au profit du paiement par carte et des applications bancaires, la numismatique est encore bien vivante en 2020. Le bassin de passionnés est estimé à 10 000 personnes au Québec, peut-être 15 000. Le milieu a ses clubs (la Société numismatique de Québec, l’Association des numismates et des philatélistes de Boucherville, etc.), ses publications spécialisées et de nombreux salons où des commerçants venus de partout louent des stands pour brasser des affaires, par exemple à Lévis, à Rimouski… Sans compter les quelques magasins parsemés ici et là, notamment à Montréal.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le bassin de passionnés de monnaie est estimé à 10 000 personnes au Québec.

Dans l’arrière-boutique de Monnaies de Versailles, Yvon Chicoine montre un billet de 100 $ des États confédérés, imprimé en 1862. Il l’a récemment vendu à un de ses clients réguliers. « Il sait ce qu’il achète, le gars. C’est un professeur d’histoire. Il aime les allégories, les vieux trains, le fait que le billet a été encaissé avec intérêts payés. Il va faire des recherches sur les signatures [au verso] : ce sont des femmes qui ont travaillé là pendant que leurs maris étaient partis à la guerre… »

Les origines d’une passion

C’est au Québec que le premier club de collectionneurs de monnaie en Amérique du Nord voit le jour, en 1862. Fondée par Adélard-Joseph Boucher et Stanley Clark Bagg, la Société numismatique de Montréal compte alors une vingtaine de membres. Elle deviendra quatre ans plus tard la Société d’archéologie et de numismatique de Montréal. En juillet 1872, elle commence à publier le Canadian Antiquarian and Numismatic Journal, écrit par un comité de connaisseurs et imprimé au 210 de la rue Saint-Jacques. Parmi les sujets du premier numéro : les monnaies coloniales, les antiquités américaines, le Beaver Club du XVIIIe siècle.

Toute personne qui se dit numismate a commencé par être simple collectionneur, dit Yvon Marquis, un spécialiste connu qui s’est consacré à la recherche et à la diffusion de connaissances. Il est présentement coordonnateur d’un congrès qui change de province chaque année et qui se tiendra à Lévis en 2022. « Après ça, la personne développe un intérêt, pour la recherche sur certaines pièces ou certains motifs, pour les métaux, les poids, la grosseur des pièces… » Ou encore, elle s’interrogera sur ce qui sous-tend la valeur des pièces. De fil en aiguille, le collectionneur devient numismate, car « il va comprendre que plus il acquiert des pièces en bonne condition, plus ces pièces vont non seulement conserver leur valeur, mais aussi en prendre. Plus que les pièces communes que monsieur et madame Tout-le-Monde peut trouver dans son porte-monnaie », dit-il.

La numismatique est-elle payante ? « La réponse peut être oui ou non, selon ce que la personne collectionne. Ça peut être un placement ou un investissement », dit Yvon Marquis. Le premier est une forme d’épargne alors que le deuxième concerne les pièces plus rares, dans un objectif de prise de valeur. La collection est « très populaire » en ce moment, dit-il. « Dans les encans cette année, ç’a été mirobolant. Des pièces vendues 40 000 $, 50 000 $, voire 100 000 $ ou 200 000 $, il y en a eu. »

La passion d’Yvon Marquis commence autour de l’âge de 12 ans, il y a près de 60 ans de cela. Son père venait d’ouvrir une petite épicerie. « Je l’aidais à compter la monnaie. J’ai toujours eu un goût pour les statistiques. » Il décide un soir de répertorier les pièces une à une, selon leur dénomination et les années. Après quelques jours, son père lui demande ce qu’il fait. « Il me dit : “Pourquoi tu ne garderais pas une pièce de chacune pour commencer une collection ?” » Deux ans plus tard, il comprend qu’au-delà de la pièce, il y a les motifs, avec des raisons précises pour expliquer ceux-ci. « Là, j’ai eu la piqûre. » Il approfondit ses connaissances, fonde des clubs, s’implique à l’échelle pancanadienne. Cette passion, dit-il, « a meublé toute [sa] vie ».

La pièce rare

La passion de Clément Chapados-Girard, âgé dans la trentaine, s’est manifestée vers l’âge de sept ans. « J’ai toujours eu le sens de l’observation. Quand je regardais les pièces de monnaie, je voyais que les dates étaient différentes, évidemment, mais aussi que d’autres facteurs changeaient. » Il s’en est écarté vers l’âge de 12 ans, puis y est revenu il y a quelques années. C’est aujourd’hui son gagne-pain. Il achète des pièces qu’il revend ensuite. La spécialité de ce numismate professionnel : les jetons coloniaux. Êtes-vous déjà tombé sur une pièce dont vous n’êtes tout simplement pas revenu ? « Plusieurs fois », dit-il. Il a mis la main cette année sur une pièce en cuivre dont on ignorait l’existence, frappée en 1815.

« On avait vu le revers et l’avers sur d’autres pièces, mais jamais ensemble », raconte M. Chapados-Girard. « C’est ce qui a créé sa grande rareté. Aucun auteur ne l’avait jamais vue. » Il l’a payée 50 $ et a pu la revendre beaucoup, beaucoup plus cher. « C’est un des faits saillants de ma carrière. J’ai eu une bonne année. » De plus, il a été cette année l’éditeur d’un ouvrage de référence qui fait autorité dans le domaine des jetons, le 2020 Charlton Canadian Colonial Tokens. « Je suis le premier Québécois à s’occuper de l’édition. »

Il peut également arriver qu’un collectionneur se retrouve avec une pièce dont il n’arrive pas tout à fait à retrouver le contexte d’origine précis. C’est ce qu’Yvon Chicoine vit présentement. On lui a vendu une pièce roumaine de 1869, visiblement produite pour célébrer un mariage royal. La pièce se trouvait dans une famille dont une génération précédente avait assisté au mariage. Malgré tous les catalogues que M. Chicoine a consultés, malgré Google, rien. Avant de la revendre, il veut au moins savoir de quoi il s’agit… « On ne la trouve pas. C’est pas beau, ça ? C’est pas beau de ne pas trouver une pièce ? »

Et comme c’est le cas pour plusieurs domaines d’activité, l’arrivée d’Internet a changé bien des choses. « Il y a eu du positif et du négatif, dit M. Marquis. Le positif, c’est que c’est beaucoup plus facile pour que les gens communiquent entre eux, et quand les gens vont sur eBay pour voir une pièce qui est annoncée, ça fait un encan qui est ouvert à la planète. »

Le côté négatif, ajoute Yvon Marquis, c’est qu’Internet permet à n’importe qui de se prétendre spécialiste. « Jusque-là, je n’ai pas vraiment eu de problème avec ça, sauf quand ledit spécialiste dit des demi-vérités ou des faussetés pour essayer de vendre une pièce beaucoup plus cher que ce qu’elle vaut. » L’acheteur a la responsabilité de se renseigner sur ce qu’il achète, prévient-il. « On disait aux gens : “Avant de dépenser pour acheter des pièces de monnaie, achetez un livre pour apprendre et en connaître plus. Vous allez épargner beaucoup d’argent et éviter des erreurs.” »