Rien de moins certain que les promesses d’un capitalisme plus humain

Nos chefs d’entreprises ont sans doute peur de cette nouvelle gauche politique qui est apparue, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, et qui en appelle à des réformes du rapport entre l’État et le secteur privé.
Photo: iStock Nos chefs d’entreprises ont sans doute peur de cette nouvelle gauche politique qui est apparue, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, et qui en appelle à des réformes du rapport entre l’État et le secteur privé.

L’événement avait beaucoup fait jaser dans les hautes sphères de la finance cet été. Tellement qu’on lui a fait non seulement une bonne place dans bien des bilans de l’année économique, mais aussi dans les analyses prospectives tentant de discerner ce que l’avenir nous réserve.

Il faut dire que le changement de cap des puissants patrons du club très sélect de la Business Roundtable américaine équivalait à tuer celui qui leur faisait office de père spirituel depuis une quarantaine d’années : Milton Friedman. Gourou du laisser-faire économique, l’économiste américain avait dit que la seule chose que pouvait bien faire une entreprise privée était la poursuite du profit. Tout le reste devait être laissé à d’autres acteurs, notamment aux gouvernements à qui revenait la responsabilité de fixer les règles du marché et de poursuivre d’autres objectifs de biens communs.

Or, les quelque 200 dirigeants de grandes entreprises américaines, dont JPMorgan Chase, Apple, Amazon, General Motors, Johnson & Johnson, Walmart et Boeing ont pour la première fois, depuis des décennies, étendu la définition de leur mission dans la société, de la seule quête de profits au bénéfice de leurs actionnaires à la prise en compte également du bien-être des autres « parties prenantes », c’est-à-dire leurs employés, leurs clients, leurs partenaires d’affaires ainsi que l’ensemble de la communauté.

Pour un capitalisme humain

Cette profession de foi pour un capitalisme plus humain, engagé dans un développement économique durable, se souciant de « la protection de l’environnement » et traitant les travailleurs avec « respect et dignité », n’est pas nouvelle. On en avait eu des échos au lendemain de la dernière crise financière et de la Grande Récession qui s’en est suivie. Elle a été reprise, en tout ou en partie, tout au long de l’année par plusieurs autres chefs d’entreprises, dont certains en ont aussi publiquement appelé à la lutte contre le harcèlement des femmes, au resserrement du contrôle des armes à feu, à la protection du droit à l’avortement et même à la défense des immigrants.

Ce changement de cap est loin de faire l’unanimité. Pour le grand patron de la firme d’investissement américaine Blackstone, ses congénères ont accouché d’une fausse bonne idée qui n’a pas sans hypocrisie. La quête de rendement, disait Steve Schwarzman dans Les Échos en octobre, « c’est notre raison d’être. Si les profits deviennent un simple objectif parmi les cinq, ce sera ingérable. »

D’autres patrons en Europe s’amusent de la soudaine épiphanie de leurs homologues anglo-saxons. « On fait déjà tout cela depuis dix ans et cela nous réussit très bien », déclarait le mois dernier dans le Financial Times le chef du géant allemand du transport DHL, Frank Appel, dont le groupe s’est engagé à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050.

Il y en aura plusieurs pour souligner que cette admirable prise de conscience des capitaines de la grande entreprise n’est sans doute pas étrangère à la montée un peu partout d’un populisme anti-establishment prêt à tout mettre sans dessus dessous pour plaire à sa base politique. Mais nos chefs d’entreprises ont sans doute encore plus peur de cette nouvelle gauche politique qui est apparue, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, et qui en appelle à des réformes « fondamentales » du rapport entre l’État et le secteur privé. On se dit sans doute qu’il vaut mieux prendre l’initiative que d’attendre que quelqu’un d’autre nous impose des changements encore plus dérangeants, observait un expert de la Saïd Business School dans un autre article du Financial Times le mois dernier.

Question de temps ?

Et puis, reste encore largement à voir si les bottines de nos grands patrons suivront leurs babines. Un examen des agissements actuels des entreprises de la Business Roundtable ne « s’avère guère édifiant », rapportaient le mois dernier deux experts dans le Wall Street Journal. Loin d’être des chefs de file en matière de bonne gouvernance sociale et environnementale, elles seraient, au contraire, plus souvent que la moyenne prises à violer la loi, à se garder pour elles leurs profits plutôt que d’en reverser une partie à leurs employés ou encore à exercer une domination excessive sur leur secteur économique.

Ce n’est évidemment pas qu’aux États-Unis qu’il y a encore place à l’amélioration. Par exemple, le Centre canadien de politiques alternatives rapportait, jeudi, que la rémunération des 100 patrons les mieux payés du pays a encore atteint un nouveau record en 2018, soit 227 fois plus que le travailleur canadien moyen, une hausse de 18 % par rapport à l’année d’avant (voir l'article « Salaires records pour les grands patrons canadiens en 2018 »).

Ce genre de changements prend du temps, feront valoir les esprits magnanimes. Le problème, faisait toutefois remarquer la semaine dernière The Economist, c’est que le ciel se couvre aussi de plus en plus sur l’économie mondiale, et qu’en période de récession, les entreprises ont rarement tendance à faire passer les intérêts de leurs employés, de leurs fournisseurs et de la communauté avant ceux de leur bilan financier étroitement défini.