Les vaches maigres de l’industrie laitière au Wisconsin

Le nombre de fermes laitières a été divisé par deux en quinze ans dans le Wisconsin. Celles qui restent sont, elles, de plus en plus grosses et robotisées.
Photo: Scott Olson Agence France-Presse Le nombre de fermes laitières a été divisé par deux en quinze ans dans le Wisconsin. Celles qui restent sont, elles, de plus en plus grosses et robotisées.

Les guerres commerciales de Trump ont entraîné une chute des exportations de l’État du Midwest et aggravé la situation de surproduction : chaque jour, deux exploitations ferment et le prix du lait a presque été divisé par deux. Pourtant, les fermiers continuent de soutenir le président…

Sans gants ni bonnet, Randy Wokatsch semble ne pas souffrir des -20 °C dehors. Il prend son temps pour faire visiter sa ferme de Marathon City, dans le nord du Wisconsin, qui ploie sous une épaisse couche de neige bleue. Montre l’étable, rajoute du fourrage aux vaches alanguies. Depuis qu’il a décidé d’arrêter son activité de producteur de lait, en septembre, étouffé par « les factures qui s’empilent » et des prix du lait au plus bas, « c’est comme si on avait débranché la ferme », lâche-t-il, ses yeux clairs soudain mouillés. Et puis, il aurait fallu refaire la toiture de l’étable, rénover ses outils et racheter des machines, au prix d’un énième prêt à la banque.

Randy se sépare peu à peu de son cheptel, qui comptait une soixantaine de bêtes, « la seule chose intelligente à faire à ce stade ». Il a congédié ses employés. « C’est devenu hyper calme d’un coup, alors que j’aime beaucoup la camaraderie », regrette le quinquagénaire.

Des cheptels de plus en plus grands

Le Wisconsin, fièrement surnommé « America’s Dairyland » (la crémerie de l’Amérique), comme écrit sur les plaques d’immatriculation, compte 1,3 million de vaches réparties dans 8000 fermes laitières, plus que n’importe quel autre État américain. Mais le Wisconsin détient également le record de faillites de fermes. Chaque jour depuis l’an dernier, plus de deux mettent la clé sous la porte dans cet État rural du Midwest, bordé à l’est par les Grands Lacs.

Sur ses plaines jaunies par le gel ou ses collines enneigées se succèdent des fermes pittoresques, celles qu’on voit sur les briques de lait aux États-Unis, avec silos rutilants et granges rouge carmin. Longtemps premier producteur de lait du pays, le Wisconsin a cédé sa place à la Californie au milieu des années 1990. L’État, réputé pour ses cheddars et autres colbys, reste le premier producteur de fromage du pays. Mais les fermiers du Wisconsin souffrent de « très bas prix du lait, catastrophiques, depuis cinq années consécutives » : le montant qui leur revient a décroché de 40 % depuis 2015, explique Sarah Lloyd, du syndicat paysan Wisconsin Farmers Union. Ces prix, fixés par les autorités selon des critères peu lisibles, résultent d’une surproduction chronique.

Le nombre de fermes laitières a été divisé par deux en quinze ans dans l’État. Celles qui restent sont, elles, de plus en plus grosses et robotisées. Ces trente dernières années, le cheptel moyen dans le Wisconsin est passé de 45 à 140 bêtes. Même les vaches ont perdu de la valeur. « Il y a deux ou trois ans, une bonne laitière se vendait environ 2200 dollars, indique Sarah. Aujourd’hui, il y en a tellement à vendre, que ça ne va pas au-delà de 1000 dollars. »

En plus de sa casquette syndicale, Sarah Lloyd possède une ferme de 400 vaches avec son mari à Wisconsin Dells, dans le centre de l’État. « Si les petits fermiers sont les premiers à avoir mis la clé sous la porte, aujourd’hui, tout le monde souffre, même les plus gros producteurs de lait », affirme-t-elle.

Avec la concentration des exploitations, de nombreuses fermes du Wisconsin abritent désormais des cheptels de plus de 5000 vaches ; la plus grosse de l’État en compte autour de 12 000. Le tout alimentant la surproduction, encouragée par les incitations financières des autorités locales et des banques. « L’État a mis en place des programmes pour augmenter fortement la production de lait, reprend Sarah. Les deux derniers gouverneurs ont pris des décisions folles : payer les fermiers, avec de l’argent fédéral, pour les encourager à acheter plus de vaches. Dans le même temps, les banques ont poussé les fermiers, qui n’arrivaient pas à rembourser leurs prêts, à emprunter toujours plus, alors que le prix du lait continue à décrocher. Un cercle vicieux s’est mis en place : pour accéder à des prêts et remonter la pente, les fermiers ont été obligés de s’agrandir et d’acheter plus de vaches, donc de produire plus encore. »

Barrières douanières contre la Chine

En 2012, l’ancien gouverneur républicain du Wisconsin Scott Walker a mis en place un programme pour pousser l’État à augmenter sa production de lait de 15 % d’ici à 2020. L’État a offert aux fermiers des subventions pour les aider à moderniser leur équipement et agrandir leur cheptel tout en les incitant à investir de leur poche. Le but a été atteint dès 2016, soit quatre ans plus tôt que prévu…

« C’est ça le plus terrible dans l’histoire : on n’a jamais aussi bien produit, en quantité comme en qualité, d’où le surplus qui fait baisser les prix », déplore Tina Hirchley, une grande femme chaleureuse qui gère avec son mari une ferme immaculée et ultramoderne de 240 vaches près de Cambridge, entre Madison et Milwaukee. Au prix d’un investissement de 3 millions de dollars, le couple a équipé l’an dernier sa ferme de robots de traite dernier cri. « Je n’ai plus besoin de me lever à 3 heures du matin tous les jours, c’est un grand bonheur, raconte-t-elle, enthousiaste. Mais on sait aussi que tout ça est très fragile et qu’on peut tout perdre très vite. »

La surproduction de lait est, en partie, traditionnellement épongée par l’exportation. Mais, pour ne rien arranger, les fermiers ont perdu des marchés à cause des guerres commerciales menées par le gouvernement Trump depuis deux ans. Pour répondre aux barrières douanières imposées par les États-Unis, le Mexique, le Canada et la Chine ont riposté avec de fortes taxes sur les produits laitiers américains. Les exportations de fromages vers la Chine ont, par exemple, chuté de près de 65 %. Les négociations à rallonge pour la ratification d’un nouvel accord commercial nord-américain, avec le Canada et le Mexique, premier importateur de produits laitiers américains, ont beaucoup inquiété l’industrie.

« Ces marchés ont été récupérés par d’autres pays, nous perdons beaucoup avec ces guerres commerciales parfois déclenchées par un tweet, s’agace Tina Hirchley. Que de nombreux fermiers d’ici continuent à soutenir Trump, ça, les bras m’en tombent. »

Séduisant l’électorat blanc et rural, Donald Trump a remporté de justesse le Wisconsin en 2016, qui n’avait voté que pour des candidats démocrates à la présidentielle depuis trois décennies. Une victoire dans cet État en 2020 est essentielle pour lui assurer un deuxième mandat à la Maison-Blanche.

Croisade contre l’immigration

Pour amortir le choc des tarifs douaniers, le gouvernement Trump a mis en place un vaste programme de compensation pour les fermiers. Ceux du Wisconsin ont reçu 10 millions de dollars de subventions. Selon le Wisconsin Farmers Union, un fermier possédant un cheptel de 55 vaches laitières a reçu 725 dollars, tandis qu’il a perdu entre 36 000 et 48 000 dollars de revenus à cause des bas prix du lait. Une ferme de 290 vaches a, elle, reçu 4900 dollars, mais a perdu plusieurs centaines de milliers de dollars de revenus.

« Le président ne comprend pas l’agriculture, mais il a des gens autour de lui qui, eux, comprennent », affirme Randy Wokatsch, qui soutient « à 100 % le président Trump : il était temps que quelqu’un soit ferme avec la Chine. Bien sûr, personne ne veut avoir à souffrir des tarifs douaniers… Mais je n’ai pas encore entendu un seul agriculteur du coin dire qu’il n’allait pas voter pour lui en 2020 ».

Si les petits fermiers sont les premiers à avoir mis la clé sous la porte, aujourd’hui, tout le monde souffre, même les plus gros producteurs de lait 

Trump a également pénalisé les fermes laitières du Wisconsin en sévissant dans sa croisade contre l’immigration et contre le passage de la frontière sud. Les fermes font largement appel à une main-d’oeuvre immigrée, surtout mexicaine. La dernière étude fiable, menée il y a plus de dix ans par l’université Wisconsin-Madison, estimait que cette main-d’oeuvre représentait plus de 40 % des trayeurs de l’État, sans préciser s’il s’agissait d’immigrés clandestins ou non. Mais les fermiers du Wisconsin affirment que ce chiffre est aujourd’hui bien supérieur, quelle que soit la taille de la ferme, dès que le cheptel est trop grand pour la seule main-d’oeuvre familiale.

Comble : les États-Unis ne proposent aucun visa adapté à l’industrie laitière. Les visas agricoles sont saisonniers, quand il faut traire les vaches 365 jours par an, deux fois par jour, et quel que soit le prix du lait. « C’est un secret de polichinelle, et une très forte vulnérabilité pour les grosses fermes, avance Sarah Lloyd. Si des raids sont menés dans ces fermes et que tous les travailleurs disparaissent en même temps, elles mettront la clé sous la porte. »

Il faut pourtant bien trouver de la main-d’oeuvre, alors que depuis le début des années 2000, « les Américains ont de moins en moins envie de faire ces travaux pénibles, reprend la syndicaliste. Ils veulent des jours de congé, ne pas se geler dans l’étable six mois de l’année en étant recouverts de fumier… Ce n’est pas un travail très glamour et ça peut être assez monotone. Surtout dans la situation actuelle, où le chômage est bas et où on peut facilement trouver un autre job moins physique ».

Randy Wokatsch fulmine contre ces « grosses fermes qui emploient des immigrés ». La sienne appartient à sa famille depuis 1901. On voit le bâtiment, et ses grands-parents, sur deux photos en noir et blanc dans la cuisine, où les aiguilles de l’horloge cliquettent dans le silence. Des petites toiles peintes de messages chrétiens, « la magie de Noël n’est pas dans les cadeaux, mais dans Sa présence », sont accrochées au mur. Sur le frigo, des photos de ses quatre fils, dont deux sont engagés dans l’armée. Les deux autres travaillent dans les assurances. Aucun ne veut reprendre l’activité. « Une ferme qui fait faillite, c’est une crise qui se répercute en cascade sur tout un tas d’autres petits commerces ou d’autres métiers, de l’éleveur au vétérinaire en passant par le magasin d’outils et de machines, insiste Randy. Mais tant qu’il y a de la nourriture à bas prix dans les rayons des magasins, les gens ne se rendent pas compte de la souffrance de l’Amérique rurale. »