Un monde dans le rouge

Le ratio d’endettement total de la Chine (258%) approche désormais la moyenne des pays développés (265%).
Photo: Greg Baker Agence France-Presse Le ratio d’endettement total de la Chine (258%) approche désormais la moyenne des pays développés (265%).

Le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, s’est attiré de nombreuses critiques, cette semaine, avec la présentation d’une mise à jour économique annonçant des déficits budgétaires plus importants que prévu. Les mécontents s’expliquaient mal que le creusement de la dette s’accélère au lieu de ralentir, dix ans après la fin de la dernière récession. Seule aune, jusqu’à présent, à laquelle le gouvernement acceptait d’être mesuré, cette dette fédérale en proportion de la taille de l’économie devrait même légèrement augmenter cette année (de 30,8 % à 31 %) et ne plus reprendre sa descente avant trois ans.

Quelques jours auparavant, Statistique Canada avait aussi rapporté une récente remontée de l’endettement des ménages canadiens à une moyenne de 175,9 % de leur revenu disponible. Cela reste en deçà du record de 178,5 % établi au début de 2017, mais contribue tout de même à porter la proportion de leurs revenus consacrée au paiement des intérêts et au remboursement de leurs dettes à presque 15 %.

Le Canada n’est toutefois pas le seul endroit dans le monde où la faiblesse des taux d’intérêt et la mollesse de la croissance incitent les consommateurs, les entreprises et les gouvernements à recourir au crédit.

Le Fonds monétaire international (FMI) rapportait mardi que la dette mondiale totale (publique et privée) s’était alourdie de 3000 milliards $US pour atteindre 188 000 milliards en 2018. Équivalentes, en moyenne, à plus de deux fois (226 %) le produit intérieur brut (PIB) des pays, ces dettes sont notamment un legs de la Grande Récession aux gouvernements qui tarde à se résorber.

Elles sont toutefois aussi le fait du secteur privé, qui compte aujourd’hui pour presque les deux tiers de cette dette mondiale totale. Ce dernier s’est remis à se bricoler des produits financiers pas toujours rassurants, observe le FMI, et s’endette souvent pour financer des opérations qui ne servent pas vraiment à améliorer les performances des entreprises, mais plutôt à verser des dividendes à leurs actionnaires ou à racheter leurs actions.

La 4e vague

La Banque mondiale s’en fait particulièrement pour les économies émergentes et en développement. C’est que, bien qu’encore aujourd’hui généralement moins endettées que les pays développés, ces dernières ont connu, depuis huit ans, la hausse de leur endettement « la plus importante, la plus rapide et la plus généralisée en près d’un demi-siècle », rapportait l’institution jeudi.

La Chine se révèle, en la matière, un acteur central. Non seulement son ratio d’endettement total (258 %) approche-t-il désormais la moyenne des pays développés (265 %), mais elle serait la source d’environ les deux tiers de l’encours de la dette des entreprises des économies en développement.

Cette vague d’endettement généralisé est la quatrième depuis 1970, explique la Banque mondiale. Et les trois premières se sont toutes terminées par des crises financières. Le FMI estime que, parmi les pays les plus pauvres, près de la moitié (43 %) sont à haut risque de se retrouver en « détresse financière » ou le sont déjà.

Une nouvelle normalité ?

D’un autre côté, un gouvernement aux prises avec une économie qui ne parvient pas à reprendre son erre normale d’aller ne devrait-il pas sauter sur l’occasion offerte par les faibles taux d’intérêt pour lui donner le coup de pouce fiscal nécessaire à l’atteinte de son plein potentiel ? demandait l’ancien économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard, lors d’une conférence, le mois dernier, organisée sur le sujet par l’institution. De telles politiques d’endettement, à condition qu’elles servent à faire des dépenses et des investissements susceptibles d’améliorer la productivité économique, seraient d’autant plus appropriées que tout indique que les taux d’intérêt resteront bas encore longtemps et que la croissance demeure exaspérément faiblarde.

Des experts proposent même que les gouvernements inventent de nouveaux moyens d’action qui leur permettraient de forcer les entreprises privées à réinvestir une plus grande partie de leurs profits dans leurs capacités de production plutôt que de verser cet argent à leurs actionnaires.

Oui, mais le jour où un président fou, une cyberguerre ou une catastrophe naturelle viendra tout bousculer, les acteurs financiers se dépêcheront de refermer leurs goussets et n’accepteront plus de les rouvrir qu’en échange de taux d’intérêt beaucoup plus juteux, a rétorqué un autre ancien économiste en chef du FMI, Kenneth Rogoff, qui partageait avec lui la scène. Et puis, on oublie trop souvent qu’avec le vieillissement de la population, les gouvernements verront exploser certaines dépenses sociales. « Ça aussi, c’est une forme de dette », a-t-il fait valoir.

Quoi qu’il en soit, la faible augmentation du déficit du gouvernement fédéral canadien « n’est pas une source d’inquiétude », a indiqué mercredi l’agence de notation DBRS. Au contraire, sa « gestion fiscale prudente et son bilan financier solide » lui permettront de conserver sa note de AAA.