Les Britanniques sont loin d’en avoir terminé avec le Brexit

Le Royaume-Uni pourrait se contenter d’un accord minimal se limitant au commerce des biens, ou même simplement claquer la porte dans un Brexit sans accord, en s’en remettant aux seules règles de l’OMC.
Photo: Tolga Akmen Agence France-Presse Le Royaume-Uni pourrait se contenter d’un accord minimal se limitant au commerce des biens, ou même simplement claquer la porte dans un Brexit sans accord, en s’en remettant aux seules règles de l’OMC.

Qu’ils y soient favorables ou pas, les Britanniques voudraient qu’on en finisse enfin avec cette histoire de Brexit. Ils risquent fort d’être déçus.

Au moment d’écrire ces lignes, les sondages à la sortie des urnes prédisaient une confortable majorité au Parti conservateur aux élections générales britanniques de jeudi. On ne peut plus conscient de l’extrême lassitude, et même de l’exaspération, des électeurs après presque quatre ans de débats sur le Brexit — marqués par un référendum déchirant, deux élections, la démission de deux premiers ministres, d’interminables négociations avec les Européens et des luttes acrimonieuses entre et au sein des partis politiques —, le chef conservateur, Boris Johnson, en était venu à résumer sa plateforme électorale à un slogan qu’il martelait sans cesse : « Get Brexit done », qu’on pourrait traduire littéralement par « Faire le Brexit », mais qui voulait aussi dire « En finir [enfin] avec le Brexit ». Or, rien n’est moins sûr.

On oublie souvent que l’essentiel des batailles épiques qui ont été livrées ces dernières années portait sur la première partie du travail, censée être la plus facile. Il s’agissait seulement de convenir des conditions de sortie du pays de l’Union européenne (UE) et des règles de transition devant s’appliquer à leurs relations jusqu’au moment où un nouvel accord de partenariat serait conclu.

Fort non seulement d’une entente de transition avec les Européens similaire à celle qu’avait obtenue sa prédécesseure, Theresa May, mais aussi d’une majorité dévouée à la Chambre des communes, Boris Johnson devrait pouvoir honorer sa promesse de déclarer la sortie de son pays de l’UE pour la fin du mois de janvier.

Le pire est à venir

Les experts ne voient pas cependant comment il pourra tenir son autre promesse, soit de conclure avec les Européens la négociation de la « meilleure entente de libre-échange qui soit » à temps pour qu’elle entre en vigueur avant la fin de l’année prochaine. C’est que cette entente devra couvrir, entre autres, le commerce, la sécurité, la finance, la mobilité de la main-d’oeuvre, la circulation des données, la recherche, l’agriculture et les pêcheries, rappelait la semaine dernière The Economist. De bien moins ambitieux traités commerciaux entre l’Europe et le Canada, l’Ukraine ou encore le Japon ont nécessité entre quatre et neuf ans pour les négociations et la ratification. Qui plus est, il faudra, au même moment, que les élus britanniques remplacent les règles européennes par de nouvelles lois britanniques dans tous ces domaines.

Quoi qu’en dise Boris Johnson, qui jure que tout sera terminé dans un an, Londres pourrait devoir demander une prolongation des négociations, mais cela garderait le pays dans les limbes de la transition où les règles européennes continueraient de s’appliquer sans qu’il ait un mot à dire sur leur contenu.

Les négociateurs européens n’auront aucun intérêt à rendre la tâche de leurs vis-à-vis britanniques facile, non seulement parce qu’ils les sauront pressés par le temps, mais parce qu’ils se méfient de ce que le Royaume-Uni prépare. L’Allemande Angela Merkel et le Français Emmanuel Macron n’ont pas caché craindre, en effet, que la patrie de Margaret Thatcher essaie de se transformer en « Singapour sur la Tamise », c’est-à-dire qu’elle essaie de réduire au minimum sa réglementation des affaires, ses lois environnementales et d’autres normes sociales afin d’attirer à elle les entreprises européennes.

Dans ce contexte, les Britanniques se verraient offrir un choix : soit accepter une certaine forme de coopération réglementaire, soit n’avoir droit qu’à un accès restreint au marché européen, prévenait la semaine dernière le Financial Times en éditorial. En comparaison, disait le quotidien britannique, les négociations qu’on a eues au cours des dernières années vont passer pour un simple « chamaillage dans la cour d’école ».

Fuite en avant

Le Royaume-Uni pourrait, bien sûr, se contenter d’un accord minimal se limitant au commerce des biens, ou même simplement claquer la porte dans un Brexit sans accord, en s’en remettant aux seules règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Mais cela se ferait au prix d’un retour de toutes sortes d’obstacles au commerce avec l’immense marché européen qu’on a oubliés avec le temps, notamment dans le secteur des services, qui compte pour 80 % de son économie et 50 % de son commerce, prévient le Centre for European Reform. Selon l’estimation la plus souvent évoquée, un tel Brexit réduirait le revenu par habitant de 8 % en dix ans.

Quant à cette idée d’un « Singapour sur la Tamise » qui ferait la part belle au laisser-faire économique, parions qu’elle ne plairait pas trop aux partisans du Brexit méfiants à l’égard des étrangers et issus des régions victimes de la désindustrialisation. Et l’on ne parle pas de l’Écosse, qui ne veut pas quitter l’UE, ni de l’Irlande du Nord, qui s’est sentie lâchée ces dernières semaines.

Non. Les Britanniques n’ont pas fini d’entendre parler du Brexit.