Claude Béland, un «vrai coopératif», nous a quittés

Claude Béland lors de son discours de départ de la présidence du Mouvement Desjardins, en mai 2000
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Claude Béland lors de son discours de départ de la présidence du Mouvement Desjardins, en mai 2000

L’ancien président du Mouvement Desjardins et ardent défenseur des valeurs humanistes Claude Béland est mort dimanche à l’âge de 87 ans.

Le premier ministre du Québec, François Legault, a offert sur Twitter ses condoléances aux proches de M. Béland. « Il fut très impliqué socialement pour faire avancer le Québec », a-t-il souligné. De son côté, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a qualifié M. Béland de « grand bâtisseur du Québec ».

     

« Plus qu'un homme de finance, Claude Béland était d'abord et avant tout un grand humaniste et un philosophe », a écrit le Mouvement Desjardins dans un communiqué.

« Le Québec perd un grand homme », a déclaré Guy Cormier, président et chef de la direction de l’institution financière. « Il a certes été, à l’occasion, critique à l’égard de Desjardins, mais cela témoignait en même temps de son attachement profond envers cette institution coopérative », a-t-il poursuivi.

Après avoir consacré toute sa carrière professionnelle au développement et à la promotion du coopératisme et avoir présidé à la plus importante réforme interne du Mouvement Desjardins, Claude Béland a eu une longue retraite consacrée à la défense d’une vision plus humaine de l’économie, des principes démocratiques et du Québec.

« Nous sommes un grand peuple, je n’en doute pas, mais nous ne sommes pas nombreux, disait-il en 2013 lors de l’une de ses nombreuses prises de parole publiques. Nous n’avons pas le choix de l’individualisme. La seule économie du bien-être individuel ne convient pas à notre collectivité. Nous réussissons mieux quand nous travaillons ensemble au bonheur de tous. »

« Lui, il ne travaillait pas juste pour l’argent. Il était un vrai coopératif, résume en entrevue au Devoir Jean Campeau, l’ex-p.-d.g. de la Caisse de dépôt et placement du Québec, au conseil d’administration de laquelle M. Béland a siégé. Parfois, des gens meurent et on fait toutes sortes de compliments parce qu’ils viennent de mourir. Lui, tous les compliments qu’on pourrait faire sont vrais », ajoute-t-il, évoquant M. Béland comme étant doté d’une « grande sincérité et d’une grande simplicité ».

Jean-Martin Aussant, qui a dirigé le Chantier de l’économie sociale de 2015 à 2018, décrit M. Béland comme quelqu’un d’« inébranlable dans ses convictions ». « C’était un homme qui avait toujours un sourire accroché au visage et qui était d’une douceur et d’une gentillesse infinies », souligne-t-il.

Tombé dedans quand il était petit

Claude Béland était tombé dans le coopératisme dès sa plus tendre enfance jouant déjà, dans les années 40, les caissiers bénévoles à la Caisse populaire d’Outremont, fondée par son père.

Avocat spécialisé en droit commercial et en droit des coopératives, il commence sa carrière dans la pratique privée et l’enseignement avant d’aider à la fondation et de diriger la Fédération des caisses d’économie du Québec. Élu président du Mouvement des caisses Desjardins en 1987, il restera en poste pendant trois mandats jusqu’en 2000.

Sous sa présidence, le Mouvement Desjardins procède à une ambitieuse et délicate « réingénierie » de son organisation et de ses activités afin de rattraper le retard accumulé sur les banques. On modernise ses structures vieilles de 70 ans. On décloisonne les services financiers afin de permettre aux caisses d’offrir plus de produits d’épargne et de crédit, de l’assurance, des valeurs mobilières et des fonds de placement. On entreprend un virage technologique en implantant un réseau de guichets automatiques, un système de dépôt et de paiement direct et des services Internet. On développe les activités hors Québec, notamment en Ontario, au Manitoba, en Acadie et en Floride.

Ces réformes lui valent de très dures critiques de la part de ceux qui craignent que la grande coopérative financière ne vende son âme aux démons du capitalisme. Fin diplomate, Claude Béland parvient malgré tout à mener ces transformations à bon port. « Les entreprises proprement capitalistes sont des associations de capitaux, tandis que les coopératives sont des associations de personnes. L’objectif n’est pas du tout le même », disait-il en entrevue au magazine L’Actualité en 2012. « Dans le premier cas, la priorité est d’avoir du pouvoir et de faire des profits. Dans le second cas, c’est de se donner des services et du travail dans les meilleures conditions possible. »

« Il a conduit Desjardins en suivant la vraie mission d’Alphonse Desjardins, il n’est pas passé à côté », note M. Campeau au Devoir. « Pour lui, le coopératif, ça menait à ce que tout le monde vive bien et soit heureux », ajoute-t-il.

Un acteur de son temps

Personnage public connu, mais soumis à un certain devoir de réserve politique, le président du Mouvement Desjardins fut de tous les grands rendez-vous nationaux, du Forum pour l’emploi à la commission Bélanger-Campeau sur l’avenir constitutionnel du Québec, en passant par le Sommet sur l’économie et l’emploi, que le premier ministre, Lucien Bouchard, lui demande de présider en 1996. Claude Béland dira de cet événement qu’il a été l’un de ceux auxquels il a participé qui ont eu l’incidence la plus positive sur le Québec parce qu’on y a reconnu l’importance de l’économie sociale. Il aurait toutefois voulu, comme plusieurs à gauche, qu’on y décide que l’atteinte de l’objectif du déficit zéro ne se fasse pas si vite. « Mais on a eu des coups de fil des marchés financiers, ils ont dit : “si vous ne faites pas ça en trois ans, on vous décote”… Je dis souvent qu’il y avait un partenaire absent à ce sommet et c’est lui qui menait », avait-il raconté quelques années plus tard dans les pages du journal Les Affaires.

Son départ du Mouvement Desjardins à 68 ans n’a pas été synonyme de retraite. Il préside, de 2002 à 2003, le comité directeur des États généraux sur la réforme des institutions démocratiques, dont le rapport finira sur les tablettes. Il siège aux conseils d’administration de plusieurs organisations publiques et de la société civile. Il préside brièvement le Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires. Il donne des conférences, il publie des ouvrages, il fait de la radio, il a son site Internet.

Nous sommes un grand peuple, je n’en doute pas, mais nous ne sommes pas nombreux. La seule économie du bien-être individuel ne convient pas à notre collectivité. Nous réussissons mieux quand nous travaillons ensemble au bonheur de tous.

Il y revisitait, chaque fois, ses thèmes de prédilection : l’idéal démocratique, la force du mouvement coopératif, la supériorité des économies pluralistes et l’impératif de justice sociale.

« Pour lui, ça allait de soi : parce qu’il était dans le monde coopératif, il croyait à la participation des membres, mais aussi à la participation citoyenne pour des institutions démocratiques plus efficaces au niveau politique », explique au Devoir l’ex-ministre péquiste Jean-Pierre Charbonneau. Alors qu’il était ministre responsable de la Réforme des institutions démocratiques, il avait demandé à M. Béland de présider le comité directeur des États généraux. « Je suis triste de voir que, finalement, les recommandations qu’on a faites ensemble, ce n’est pas encore terminé. Il n’a pas pu voir, lui, l’aboutissement de ses efforts en faveur d’une meilleure démocratie représentative au Québec », se désole-t-il.

Entre 2005 et 2016, M. Béland fut le premier président du Conseil d’éthique de l’industrie québécoise des boissons alcooliques, mis sur pied par Éduc’alcool. Il s’est également impliqué dans les campagnes du Jour de la Terre. Selon Jean-Martin Aussant, M. Béland, « en plus d’être un géant, a été un précurseur ». « Avant que ce soit à la mode, il était déjà impliqué dans des dossiers qui visaient à contrer les deux enjeux majeurs de l’humanité en ce moment : les inégalités de richesse et les changements climatiques », souligne-t-il. Il ajoute espérer que M. Béland aura droit à des funérailles nationales.

La voix du peuple

Claude Béland jetait un regard extrêmement sévère sur le monde dans son livre sur l’évolution du coopératisme dans le monde et au Québec en 2012. « Le pouvoir économique domine à un tel point qu’on ne peut honnêtement déclarer que nous vivons actuellement dans des sociétés, mais que nous vivons plutôt dans des économies. Pire, nous ne pouvons pas dire sérieusement que nous vivons dans des régimes démocratiques puisque désormais la volonté majoritaire des populations ne fixe pas les règles du jeu de la vie communautaire. »

Il retrouvait tout de suite son large sourire et son optimisme à la vue des grands mouvements de contestation sociale qui se déroulaient au même moment dans le monde arabe et dans les universités québécoises. « Je sens, disait-il à L’Actualité, que les gens, et les jeunes en particulier, sont plus conscients que vivre en société, ça ne peut pas se faire en exploitant les plus faibles. Les populations vont changer cela. Pas les gouvernements. Le changement vient toujours du peuple. »