En attendant le retour des manufacturiers

Adidas a annoncé cette semaine la fermeture prochaine de ses deux Speedfactories, situées en Allemagne et aux États-Unis.
Photo: ADIDAS Adidas a annoncé cette semaine la fermeture prochaine de ses deux Speedfactories, situées en Allemagne et aux États-Unis.

C’était une belle histoire. Il y était question de l’ouverture par le géant allemand des équipements de sport Adidas de deux usines, l’une en Allemagne en 2016 et l’autre aux États-Unis en 2017 après plus de 25 ans d’absence.

Appelé Speedfactory, le nouveau concept d’usines de chaussures de sport devait embrasser les plus récentes technologies de robotique et d’impression 3D dans de petites unités de production automatisée installées au plus près des consommateurs des grandes métropoles, et capables de répondre presque instantanément aux moindres inflexions de la demande locale, et réduisant au minimum la taille des éventaires. Ne produisant respectivement, avec 200 employés au total, que 500 000 et 50 000 paires de chaussures par an sur les 410 millions fabriquées par Adidas chaque année, les nouvelles usines d’Ansbach et d’Atlanta devaient, si tout se passait comme prévu, mener à l’ouverture d’autres Speedfactories un peu partout dans le monde.

L’histoire a immédiatement eu beaucoup de succès auprès des journalistes et des experts, qui ne manquaient jamais une occasion de la raconter pour illustrer l’extraordinaire pouvoir de bouleversement de l’innovation technologique en même temps que pour montrer que la délocalisation de la production manufacturière vers la Chine et les autres pays à faible coût de main-d’oeuvre n’était peut-être pas irréversible. La seule autre histoire à avoir eu autant de succès ces derniers temps est peut-être ce projet de Foxconn, le sous-traitant taïwanais du géant américain de l’électronique Apple, d’ouvrir l’an prochain une usine de 10 milliards avec 13 000 employés dans l’État américain du Wisconsin grâce, encore une fois, aux progrès de la robotisation, mais aussi grâce à l’insistance personnelle du président Trump et, il est vrai, un coup de pouce des pouvoirs publics de 4 milliards.

Mais voilà. Adidas a annoncé cette semaine la fermeture prochaine de ses deux Speedfactories. L’expérience n’a pas été un échec, a-t-on assuré. Les technologies qui y ont été testées seront seulement mieux utilisées par des sous-traitants de la compagnie qui ont la « taille critique » nécessaire et qui se trouvent… en Chine et au Vietnam.

Mouvement de retour…

Il est possible que les spectaculaires gains de temps et de productivité que permettent les progrès de l’automatisation et d’autres technologies de l’information ouvrent la porte à un mouvement de « relocalisation », peut-être pas des emplois, mais à tout le moins d’une partie de la production manufacturière dans les pays développés, observait le printemps dernier un rapport de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Une enquête de la banque Citigroup révélait en 2016 que 70 % de ses clients commerciaux considéraient un tel retour aux États-Unis, en Europe et au Japon.

Cette forme de délocalisation à l’envers serait notamment facilitée par l’augmentation rapide des salaires en Chine, la baisse des prix de l’énergie aux États-Unis et les gains de productivité en Europe, qui ont considérablement réduit l’avantage compétitif des manufactures chinoises, rapportait en décembre le Boston Consulting Group. Les spectaculaires baisses d’impôt des entreprises, le dépeçage de la réglementation et les attaques contre l’ordre commercial mondial du gouvernement Trump offrent des incitatifs supplémentaires à ramener au moins une partie de sa production à l’intérieur des frontières américaines, observait en février The Economist.

… ou parties pour de bon

Les guerres commerciales et le comportement erratique du président américain ont toutefois plongé le monde dans une telle incertitude que plus un investisseur n’ose bouger un cil, déplorait cet automne le Fonds monétaire international (FMI).

Quant à la Chine, elle a constitué depuis 30 ans une telle masse critique, non seulement de main-d’oeuvre compétente, mais aussi de réseau de fournisseurs et de moyens de production souvent à la fine pointe de la technologie, que personne ne pourrait actuellement s’en passer, notait le Boston Consulting Group dans un autre rapport. Le fait qu’elle soit même devenue un lieu d’innovation dans certains secteurs en plus de compter désormais sur une classe moyenne de 400 millions de consommateurs en fait un pays dont les entreprises ne veulent pas trop s’éloigner.

De plus, s’il est vrai que les nouvelles technologies peuvent réduire l’avantage compétitif des pays à faible coût de main-d’oeuvre, notait l’OMC dans son rapport, elles facilitent également la coordination et l’intégration des chaînes de valeur mondiales, diminuant d’autant le coût de l’éloignement géographique. Elles peuvent donc permettre une relocalisation de la production manufacturière, mais aussi renforcer les assises de sa délocalisation.

Pendant ce temps, au Wisconsin, après de nombreuses rumeurs d’abandon pur et simple du projet, Foxconn ne parle plus désormais d’une usine de 20 millions de pieds carrés et de 13 000 employés, mais d’un centre de données d’un million de pieds carrés et de 1500 employés.