Analyse: accro au pétrole

La baisse attendue de la consommation de pétrole dans les pays de l’OCDE sera plus qu’effacée par la hausse de la demande dans les pays émergents.
Photo: Art Wager Getty Images La baisse attendue de la consommation de pétrole dans les pays de l’OCDE sera plus qu’effacée par la hausse de la demande dans les pays émergents.

Le rapport annuel de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) dessine un futur largement imbibé de pétrole. Certes, un « scénario durable » y est esquissé. Il permettrait d’atteindre à la fois les cibles de réchauffement de l’Accord de Paris et les objectifs de développement durable de l’ONU. Mais il invite à une révolution énergétique mondiale brutale appelant à l’utopique atteinte immédiate d’un pic dans la consommation de pétrole et de charbon.

Dans son rapport annuel sur les perspectives énergétiques mondiales, l’AIE projette l’image d’une humanité encore entichée de pétrole. La demande mondiale devrait augmenter de 12 %, pour dépasser les 106 millions de barils par jour, autour de 2040, contre 95 millions en 2017. La baisse attendue de la consommation dans les pays de l’OCDE sera plus qu’effacée par la hausse de la demande dans les pays émergents, avec des pays ou régions comme la Chine, l’Inde, le Moyen-Orient et l’Afrique exprimant des besoins croissants. Croissance économique et démographique, avec 20 % d’humains en plus… Le transport, par auto, par camion, par avion, occupera une part importante de cette progression, suivi par la pétrochimie.

Sur le plan de l’offre, la production mondiale devrait atteindre les 103 millions de barils par jour en 2040, sous l’impulsion des États-Unis accaparant les trois quarts de l’augmentation pétrolière anticipée et de 30 % de celle du gaz. La production pétrolière américaine devrait croître de 22 % sur l’horizon, le schiste comptant pour 40 % du menu pétrolier des États-Unis. L’agence fondée par l’OCDE n’écarte pas un déséquilibre d’ici 2025, en raison du recul des investissements dans l’exploration et la production ces dernières années. Mais la demande demeurant croissante ne permet pas d’anticiper l’atteinte d’un pic de la consommation dans les deux prochaines décennies.

Au-delà de ces projections, le rapport de l’AIE comprend trois scénarios. Le premier s’en tient aux politiques actuelles. Le deuxième y greffe l’application des mesures souhaitées par l’Accord de Paris, avec un effet à peine sensible sur la consommation énergétique et sans assurer le développement durable souhaité par l’ONU. Certes, le poids des sources faibles en carbone compterait pour la moitié du bouquet énergétique au terme de l’horizon 2040 dans ce deuxième scénario, l’autre étant accaparée par le gaz naturel et le pétrole. Mais ce recours accéléré aux énergies dites vertes ne permettrait pas de contrebalancer les répercussions de la croissance de l’activité économique mondiale et de la population, conclut l’AIE.

Scénario durable

Reste le « scénario durable » misant sur une demande énergétique plus faible en 2040 qu’aujourd’hui, grâce aux efforts sur le front de l’efficacité énergétique et à l’électricité produite de sources renouvelables, par l’éolien et le solaire. Dans l’idéal, la part de cette électricité dans la consommation totale d’énergie dépasserait celle du pétrole autour de 2040.

Ce « verdissement » de la production énergétique appelle toutefois à l’atteinte d’un pic immédiat dans la consommation du pétrole et du charbon, suivie d’un déclin progressif du recours au gaz naturel. Et cela ne changerait rien à la nécessité de s’attaquer aux infrastructures actuelles empruntant massivement au charbon, ajoute l’AIE. Les moyens pour y parvenir, sous forme de captation ou encore de biénergie, comportent un coût exorbitant avec la technologie actuelle.

Il faut aussi mettre un bémol sur tout cela. À peine conclu, il était déjà estimé que l’Accord de Paris ferait monter le mercure de plus de 3 °C en 2100. Soit très loin de la volonté des signataires de contenir le réchauffement sous les 2 °C — idéalement à 1,5 °C — depuis l’ère préindustrielle. Les engagements de l’accord de 2015 couvraient à peine un tiers des réductions nécessaires pour éviter le point de basculement, décriait-on, soulignant que le rythme actuel de décarbonisation devrait plutôt être multiplié par six. Tout en pointant tous ces déséquilibres déjà palpables aujourd’hui avec une hausse moyenne des températures de 1 °C.

L’AIE faisait remarquer mercredi que la demande énergétique a enregistré une hausse importante l’an dernier, propulsant les émissions de CO2 à un sommet historique. Sans oublier les comportements. Dans un texte de l’Agence France-Presse, le directeur exécutif de l’agence, Fatih Birol, faisait le parallèle entre l’essor des véhicules électriques et l’engouement renouvelé, à l’échelle planétaire, pour les VUS et autres 4x4 polluants.