Le Canada tarde à profiter de son accord de libre-échange avec l’Europe

La hausse des importations de fromage en provenance d’Europe était l’un des points litigieux de l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne, entré en vigueur le 21 septembre 2017.
Photo: Iroz Gaizka Agence France-Presse La hausse des importations de fromage en provenance d’Europe était l’un des points litigieux de l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne, entré en vigueur le 21 septembre 2017.

Le Canada tarde toujours à tirer profit de son nouvel accord de libre-échange avec l’Europe plus de deux ans après son entrée en vigueur.

Loin de se résorber, le déficit commercial du Canada avec l’Union européenne s’est creusé depuis l’entrée en vigueur provisoire de l’Accord économique et commercial global (AECG) le 21 septembre 2017, rapportait le mois dernier l’Institut de recherche et d’information socioéconomique (IRIS) dans une brève analyse sur le sujet. Pendant que la valeur des biens canadiens exportés vers le marché européen est essentiellement restée la même, les exportations européennes au Canada ont crû, faisant passer le déficit commercial canadien d’une moyenne de 2,3 milliards par mois en 2017 à une moyenne mensuelle de 2,9 milliards durant les cinq premiers mois de 2019.

Il faut dire que la balance commerciale canadienne avec l’UE est en chute constante depuis 2012, notait l’IRIS. Les seuls secteurs en rupture avec cette tendance sont celui des métaux et des minéraux — où le Canada affiche un rare surplus et qui compte pour plus de 40 % de ses exportations vers l’Europe — ainsi que celui des énergies fossiles. « On est loin de la hausse généralisée des exportations qu’on faisait miroiter à la signature de l’entente, notamment aux PME, a déclaré mercredi dans un entretien téléphonique au Devoir l’auteur de l’analyse, Guillaume Hébert. Il est encore tôt pour mesurer l’effet d’un accord qui n’est en vigueur que depuis deux ans, a-t-il admis, mais la tendance n’est pas la bonne. »

Le passage du temps ne changera rien si l’on ne corrige pas certains problèmes

Ottawa et les autorités européennes ont convenu, il y a deux ans, de mettre en vigueur environ 95 % de l’AECG en attendant qu’il obtienne le feu vert de la quinzaine de pays membres de l’UE qui ne l’ont toujours pas ratifié sur un total de 28. Le gouvernement Trudeau convenait encore volontiers, cet été, que les entreprises européennes avaient été plus rapides que leurs concurrentes canadiennes à profiter des nouvelles occasions d’affaires offertes. On faisait aussi valoir qu’il faut souvent un certain temps avant que les avantages découlant d’un tel accord se concrétisent.

Pas une question de temps

« Le passage du temps ne changera rien si l’on ne corrige pas certains problèmes », prévient Véronique Proulx, présidente-directrice générale de Manufacturiers et Exportateurs du Québec. Étroitement intégrées aux chaînes de valeurs nord-américaines, les entreprises canadiennes continuent beaucoup trop de compter sur l’avantage à l’exportation que leur confèrent la faiblesse du dollar canadien et leur connaissance intime du marché américain, même après presque trois ans de protectionnisme du gouvernement Trump.

« L’Europe est un marché mature, diversifié et physiquement plus éloigné de nous, ajoute Véronique Proulx. La compétition y est féroce et la seule façon de s’y tailler une place est d’innover. » Dans ce contexte, les entreprises canadiennes devront s’engager beaucoup plus avant dans la révolution industrielle 4.0. Et pour aider les PME, qui ne disposent pas, à cet égard, des mêmes ressources humaines et financières que les multinationales, les gouvernements devront se défaire de leur manie de chercher des solutions universelles.

Nuances

Sans nier le retard que le Canada a pris avec l’AECG, le vice-président à la recherche de l’Institut C.D. Howe, Daniel Schwanen, y apporte quelques nuances. D’abord, le Canada est probablement en partie victime des circonstances, la croissance économique européenne étant en berne ces temps-ci, fait remarquer l’expert en commerce international.

Ensuite, poursuit-il, il n’est pas si étonnant que les premiers au Canada à profiter de l’AECG soient issus du secteur des ressources naturelles quand on sait l’imbrication des autres à l’économie nord-américaine et les grands besoins en matières premières des Européens. « C’est une simple question d’avantages comparatifs. »

L’économiste invite enfin à ne pas s’arrêter au seul commerce des biens, mais à considérer aussi celui des services, qui occupent une part anormalement grande des échanges commerciaux du Canada avec l’Europe. Bien qu’encore là déficitaire, ce commerce — qui couvre par exemple les firmes d’ingénierie, les services de gestion et le tourisme — a affiché une belle croissance l’an dernier, avec des ventes par le Canada en Europe de 21 milliards (+8 %) contre 26 milliards (+0,5 %) d’exportations européennes au Canada, et alors que le déséquilibre était bien plus prononcé dans les exportations de biens, à 46 milliards (+6 %) pour le Canada contre 64 milliards (+12 %) pour l’UE.

« Les services, c’est l’avenir du commerce. Et cela devient de plus en plus intéressant à mesure que la distance grandit entre les partenaires commerciaux », souligne Daniel Schwanen en faisant référence à leur caractère dématérialisé.