La libra de Facebook force les États à penser monnaies numériques

Le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, a été soumis à un barrage de questions sur la monnaie libra lors de son audience devant le Congrès américain mercredi.
Photo: Chip Somodevilla Agence France-Presse Le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, a été soumis à un barrage de questions sur la monnaie libra lors de son audience devant le Congrès américain mercredi.

Les États n’ont pas l’intention de laisser le privé profiter de la révolution numérique pour leur ravir leur pouvoir de battre monnaie. Le contraire pourrait même se produire.

Mark Zuckerberg a été en mesure, cette semaine, d’apprécier l’ampleur du défi qui l’attend avec son projet de monnaie numérique, la libra. Le président fondateur du géant des réseaux sociaux Facebook a été soumis à un barrage de questions et de commentaires hostiles de la part d’un comité du Congrès américain où démocrates et républicains faisaient exceptionnellement front commun.

Alors qu’au moment de lancer officiellement son projet, au mois de juin, il avait essentiellement mis en avant les bienfaits qu’il voulait apporter aux centaines de millions de pauvres sur la planète privés de compte bancaire ou voulant transférer des fonds à leurs proches à un coût moindre, le jeune milliardaire avait pourtant prévu, cette fois, une batterie d’arguments patriotiques. Contrairement à une cryptomonnaie essentiellement spéculative comme le bitcoin, la libra sera adossée à un panier de devises et d’obligations d’État en dollars américains, a-t-il fait valoir, permettant de « perpétuer la prédominance du système financier américain, ainsi que nos valeurs démocratiques ». Pendant que nous débattons, la Chine se prépare activement à lancer un projet similaire dans les mois qui viennent, a-t-il asséné.

Les élus américains n’ont pas été convaincus. Comment croire qu’une multinationale qui a été complice de l’interférence de la Russie dans la dernière élection présidentielle, qui a fait l’objet d’une enquête antimonopole dans presque tous les États américains et qui vient de se voir imposer une amende record de 5 milliards pour son utilisation inappropriée de données personnelles saura gérer adéquatement les risques considérables que présente son projet en matière de cybervol, de blanchiment d’argent, de financement du terrorisme, de confidentialité des données, de protection des consommateurs ou encore de conformité fiscale ?

Danger systémique

Le Congrès américain n’est pas le seul à ne pas faire confiance à Facebook et à son projet de monnaie numérique. Tout juste sortis de dix ans d’efforts pour rendre le système financier mondial plus sûr après le dernier effondrement de Wall Street, les ministres des Finances des pays du G7 et leurs régulateurs financiers ont exprimé dès le mois de juillet leurs craintes devant une entreprise qui compte plus deux milliards d’utilisateurs quotidiennement. Une telle portée potentielle conférerait instantanément à la libra une capacité d’infliger des dommages « systémiques » considérables, ont-ils constaté.

Comment pourrait-elle, à ce titre, ne pas être soumise aux règles nationales et internationales les plus sévères ? Que fera-t-elle si elle est victime d’un mouvement de panique et que tous les détenteurs de libras veulent s’en départir en même temps et qu’elle n’a pas un État et sa banque centrale derrière elle ? Quelle influence auront les politiques de taux d’intérêt de ces mêmes banques centrales si une part importante de la masse monétaire des pays n’est plus dans leurs devises nationales, mais en libras ?

« La souveraineté monétaire des États est en jeu », a déclaré en septembre le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, devant ce projet de « privatisation éventuelle d’une monnaie ». « Dans ces conditions, nous ne pouvons pas autoriser le développement de la libra en sol européen. »

La revanche des États

Bien forcés d’admettre que la révolution numérique ne sera pas défaite et que des avantages peuvent même, au contraire, en être tirés, des pays examinent sérieusement l’idée que leurs propres banques centrales émettent leurs propres formes de monnaies numériques, observait déjà l’an dernier le Fonds monétaire international (FMI). Outre la Chine, on retrouve notamment la Suède, l’Uruguay et le Canada.

Les consommateurs et les entreprises pourraient directement avoir un compte à leur banque centrale pour y acheter directement ces devises et les télécharger sur une carte ou une application mobile, explique la Banque du Canada dans son site Internet. Contrairement aux cartes de crédit, cartes de débit ou autres applications mobiles de paiement actuelles, cette façon de procéder assurerait, au moment de régler une transaction, le même anonymat que l’argent comptant, tout en permettant une certaine traçabilité, comme un compte bancaire.

On pourrait profiter aussi du virage numérique pour réduire la place démesurée et malsaine qu’occupe actuellement le dollar américain dans l’économie mondiale, a indiqué le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, à ses homologues lors de leur réunion annuelle à Jackson Hole, au Wyoming, au mois d’août. La nouvelle « monnaie hégémonique synthétique » pourrait être une version numérique des droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI, eux aussi adossés à un panier de devises, a expliqué l’ex-gouverneur de la Banque du Canada.

Dans un tel scénario, la future monnaie numérique mondiale ne serait pas privée, mais publique, n’en déplaise à Facebook. Toutefois, elle ne serait plus américaine non plus, mais internationale, n’en déplaise au Congrès américain.