Analyse: quand Rona revient hanter Québec

Le géant américain de la rénovation Lowe's a mis la main sur le quincaillier Rona en 2016.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Le géant américain de la rénovation Lowe's a mis la main sur le quincaillier Rona en 2016.

Étonnante, cette invitation à l’achat québécois lancée par MM. Legault et Fitzgibbon en réaction aux compressions chez Rona annoncées par Lowe’s.

François Legault avait eu le même réflexe en novembre dernier, contre Sico cette fois, le premier ministre suggérant un boycottage en réponse à l’annonce d’une perte de 125 emplois associée à la délocalisation du fabricant de peinture, devenue propriété américaine. Il ne va pas aussi loin cette fois. « Je ne vais pas commencer à lancer une série de boycottages […] Mais moi, j’essaie d’acheter québécois dans des magasins québécois », a-t-il répondu aux questions des journalistes.

Pour sa part, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, opterait pour un « magasin québécois » si c’était le cas. « Moi, j’irais ailleurs », a-t-il ajouté. Lowe’s venait d’annoncer l’abolition de 60 postes en comptabilité à son siège social canadien de Boucherville et le ministre de l’Économie craint une saignée plus grande, qui pourrait déborder sur l’écosystème, s’étendre à la chaîne d’approvisionnement et toucher les fournisseurs de Rona.

Ce risque avait été avancé il y a trois ans, lors de l’acquisition de Rona par l’américain Lowe’s après qu’une première tentative, en 2012, eut soulevé une inquiétude généralisée et provoquée un blocage musclé du gouvernement libéral. Le ministre des Finances du temps, Raymond Bachand, disait alors de Rona qu’elle était une société on ne peut plus structurante tant pour le Québec que pour le Canada. Son intérêt économique était qualifié de stratégique, avec 50 000 emplois au Québec, 90 000 au Canada, tant directs qu’indirects. Avec 33 000 emplois au Québec, 80 000 au Canada, selon les fournisseurs d’un Rona achetant 85 % de ses produits au Canada, 47 % au Québec. Sans compter l’impact sur le Mouvement Desjardins, qui compte un nombre important de clients venant de Rona et de son réseau de fournisseurs.

Mais le mariage a pu se faire en 2016, avec la bénédiction d’un autre gouvernement libéral, marchands affiliés et fournisseurs se disant alors plus à l’aise avec la façon de faire de Lowe’s au Canada. Ils manifestaient également leur confiance en sa politique d’approvisionnement local, comptant pour 70 % de ses achats. Tout au plus fallait-on croire en la réussite d’une cohabitation entre le modèle d’affaires de Rona empruntant aux magasins de proximité et à la culture entrepreneuriale, et l’approche grande surface de Lowe’s.

Je ne vais pas commencer à lancer une série de boycottages […] Mais moi, j’essaie d’acheter québécois dans des magasins québécois.

Produits locaux

Richard Darveau, président et chef de la direction de l’Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction (AQMAT), parle des grandes lignes d’un modèle d’affaires dans l’industrie de la quincaillerie et de la rénovation qui revêt une dimension culturelle. C’est souvent une question de culture, de normes locales et de proximité des fournisseurs, dit-il. Dans la mesure où le produit est fabriqué localement… « Faites le tour des tablettes. Ce sont les mêmes fournisseurs. »

Il n’y a pas de ratio normalisé d’achat de produits locaux. « Les grandes entreprises américaines comme Home Depot et Lowe’s n’achètent ni plus ni moins de produits locaux que les entreprises à propriété canadienne ou québécoise. » Et si ce dernier groupe est aujourd’hui composé de la Coop fédérée (BMR), de Canac et de Patrick Morin, il est permis de demander si l’on doit retirer l’étiquette de propriété québécoise aux quelque 150 Rona appartenant à des affiliés indépendants.

Mais il est vrai que l’avenir peut être inquiétant pour Rona. Côté approvisionnement, Richard Darveau rappelle que Lowe’s avait ouvert son réseau canadien et américain aux fournisseurs québécois, une occasion qui n’a pas été saisie faute de capacité. Un fossé qui ne peut aller qu’en grandissant entre l’offre et la capacité réelle d’y répondre. L’exemple de Provigo-Loblaw dans l’alimentation l’enseigne. Les grands détaillants ont tendance à consolider les fournisseurs, pour des raisons d’économie d’échelle.

M. Fitzgibbon soutient que Rona a « peut-être payé un prix » en passant au sein d’une entreprise américaine, avec ces consommateurs se tournant vers d’autres enseignes québécoises comme Canac et Patrick Morin. S’il est réel, ce mouvement pourrait s’étendre aux fournisseurs.