Le Nobel d’économie récompense la recherche sur la pauvreté

Esther Duflo et Abhijit Banerjee, deux des trois récipiendaires
Photo: Scott Eisen Getty Images AFP Esther Duflo et Abhijit Banerjee, deux des trois récipiendaires

Trois chercheurs spécialisés dans la lutte contre la pauvreté ont remporté le prix Nobel de l’économie, lundi, incluant la deuxième femme et plus jeune lauréate de l’histoire de ce prix. L’Académie leur a décerné le prix pour leurs recherches sur le terrain en Afrique et en Asie.

L’Américain Michael Kremer, la Française Esther Duflo et son mari américain d’origine indienne, Abhijit Banerjee, ont mené leurs recherches sur les effets concrets des programmes ciblés sur les populations locales en matière d’accès à l’emploi, de santé et d’éducation.

« Cette année, on nous dit que […] ce ne sont pas seulement de grandes théories qui sont intéressantes en économie, mais aussi la pratique sur le terrain, de faire des expériences qui ont des effets directs chez les gens et qui réduisent la pauvreté », résume Eve-Lyne Couturier, chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).

Michael Kremer, professeur à l’Université Harvard, a été récompensé par l’Académie pour avoir démontré au milieu des années 1990 « à quel point cette approche pouvait être puissante en utilisant des expériences de terrain pour tester diverses interventions susceptibles d’améliorer les résultats scolaires dans l’ouest du Kenya ».

Esther Duflo et son mari, qui a été son directeur de thèse, ont quant à eux mené des recherches auprès de communautés pauvres en Inde et sur le continent africain, où ils ont mesuré l’incidence réelle de micropolitiques qui pourraient être appliquées à une plus grande échelle. L’Académie explique que, grâce à eux, « plus de cinq millions d’enfants en Inde ont bénéficié de programmes efficaces de soutien dans les écoles » et « de nombreux pays ont débloqué d’importantes subventions pour la médecine préventive ».

L’Académie rappelle qu’un des défis « les plus urgents de l’humanité » est de réduire la pauvreté dans le monde. Selon la Banque Mondiale, environ 700 millions de personnes vivent toujours dans l’extrême pauvreté.

En conférence de presse, Esther Duflo a noté que des progrès économiques ont été réalisés au cours des dernières décennies chez les personnes ultrapauvres et ultrariches, qui « s’en tirent mieux ». Selon Mme Couturier, la classe moyenne, elle, tend toutefois à diminuer. « On voit une augmentation des personnes qui sont pauvres et une augmentation des personnes qui sont riches, mais […] il y a une réduction de la classe moyenne », constate la chercheuse de l’IRIS. Elle concède cependant que les écarts de richesse sont moins importants et progressent moins rapidement que chez nos voisins du sud.

Peu de femmes en économie

À 46 ans, Esther Duflo devient la plus jeune lauréate et la deuxième femme à remporter le prestigieux prix. « Je suis très honorée. Pour être honnête, je ne pensais pas qu’il était possible de gagner le Nobel aussi jeune », a-t-elle réagi lors d’un entretien téléphonique avec l’Académie.L’économiste a toutefois déploré que la rareté de lauréates du Nobel de l’économie s’explique par le fait qu’« il n’y a pas assez d’économistes femmes tout court ». Mme Duflo a également dénoncé le climat parfois « agressif » envers les femmes dans le monde des économistes, tout en soulevant que le manque de chercheuses dans ce domaine représentait « une perte énorme » pour le champ économique.

Cette année, on nous dit que [...] ce ne sont pas seulement de grandes théories qui sont intéressantes en économie, mais aussi la pratique sur la terrain, de faire des expériences qui ont des effets directs chez les gens et qui réduisent la pauvreté

Eve-Lyne Couturier abonde en ce sens. « L’économie est un boys’club, et quand une femme essaie d’y entrer, c’est sûr qu’elle se retrouve à être confrontée à une certaine façon de faire, de penser, qui n’encourage pas à rester et à persévérer », explique-t-elle. Elle ajoute avoir bon espoir que les honneurs décernés à Esther Duflo vont inciter plus de femmes à travailler en économie.

Mme Duflo a pour sa part assuré, dans une conférence de presse au Massachusetts Institute of Technology, que la tendance « est en train de changer ». En remportant le Nobel d’économie, elle espère aussi représenter « un modèle » aux yeux des autres femmes.

Avec l’Agence France-Presse