La Chine, avec ou en marge du monde

À mesure que la taille de l’économie chinoise croît et que sa normalisation se poursuit, on se retrouve, ironiquement, avec une Chine qui dépend économiquement de moins en moins du reste du monde en même temps qu’elle occupe de plus en plus de place dans l’économie du reste du monde.
Photo: STR / Agence France-Presse À mesure que la taille de l’économie chinoise croît et que sa normalisation se poursuit, on se retrouve, ironiquement, avec une Chine qui dépend économiquement de moins en moins du reste du monde en même temps qu’elle occupe de plus en plus de place dans l’économie du reste du monde.

La Chine arrive à un moment délicat de son impressionnante transformation économique où elle se demande — comme les autres pays, dont le géant américain — quelle place elle devrait occuper dans le monde.

Cela fera 70 ans, le 1er octobre, que le président Mao Tsé-toung a proclamé la création de la République populaire de Chine. À la tête du pays de façon ininterrompue depuis ce jour-là, le Parti communiste chinois a bien l’intention de fêter l’événement contrairement au 30e anniversaire, ce printemps, des manifestations démocratiques de la place Tian’anmen et de leur répression dans le sang. Pékin voudra notamment mettre en avant l’extraordinaire réveil économique qu’a connu le pays le plus populeux au monde entrepris à la fin des années 1970.

L’anniversaire arrive toutefois à un moment difficile pour la deuxième économie mondiale vu que les chiffres officiels sur la croissance — que plusieurs experts jugent gonflés — sont tombés au deuxième trimestre à leur plus bas niveau (6,2 % en 12 mois) depuis au moins 27 ans. Cette baisse de régime est notamment attribuable à la baisse des exportations causées par la guerre commerciale de Donald Trump contre la Chine et le ralentissement de l’économie mondiale, mais aussi à une érosion de la confiance des ménages et des entreprises que des mesures de soutien de Pékin ne sont pas parvenues à complètement compenser.

Normalisation en cours

La situation serait bien plus grave cependant si ce n’était de la demande intérieure chinoise qui compte pour une part de plus en plus importante de l’activité économique.

En effet, quoi que puissent laisser croire les attaques rageuses du président américain contre les surplus commerciaux de la Chine, le pays ressemble de plus en plus à une économie normale, avec pour principal moteur la consommation de sa nouvelle classe moyenne et une balance commerciale moins outrageusement favorable avec des surplus du côté des exportations de biens de plus en plus compensés par des déficits grandissant en matière d’importation de services, observait le mois dernier une étude du Fonds monétaire international.

Quant à la soi-disant « manufacture du monde », sa principale force ne tient plus à de faibles coûts de main-d’oeuvre, mais aux produits de plus en plus sophistiqués qu’elle fabrique, et même qu’elle invente. De toute façon, elle a perdu sa première place dans l’économie au profit des services dont le poids dans le produit intérieur brut (PIB) est passé de 44 % en 2010 à 52 % l’an dernier.

En fait, à mesure que la taille de l’économie chinoise croît et que sa normalisation se poursuit, on se retrouve, ironiquement, avec une Chine qui dépend économiquement de moins en moins du reste du monde en même temps qu’elle occupe de plus en plus de place dans l’économie du reste du monde, observait la firme de consultants McKinsey dans un rapport au mois de juillet.

Le régime chinois, de son côté, apparaît de plus en plus décomplexé à l’égard du modèle occidental. Ne faisant même plus semblant de se prêter au jeu de l’alternance politique, Xi Jinping a fait changer l’an dernier la constitution pour pouvoir rester président à vie.

Il ne cache plus non plus sa préférence pour les entreprises d’État qui ont vu, par exemple, leur part du crédit bancaire bondir de 36 % à 83 % entre 2010 et 2016, rapportait le Financial Times en mai, et ce, en dépit du fait que le secteur privé compte pour 61 % du PIB, 90 % de la croissance, 80 % de l’innovation et 55 % des impôts.

La question à 37 000 milliards

Pour comprendre le régime chinois, expliquait le mois dernier dans Les Échos l’ancien premier ministre australien, Kevin Rudd, il faut avoir en tête l’ordre de ses priorités. Il s’agit d’abord de garder le Parti communiste au pouvoir, puis de préserver l’unité nationale et, en troisième lieu seulement, accroître la prospérité économique « pour légitimer le parti ».

Avec sa guerre commerciale, Washington semble, de son côté, poursuivre deux objectifs différents, observent les experts. D’une part, il prétend vouloir forcer la Chine à changer ses pratiques déloyales et plus ouvrir son marché. D’autre part, il présente la Chine comme un adversaire dont il faut bloquer l’avancement, notamment dans les secteurs technologiques, comme dans une sorte de « nouvelle guerre froide ». Seulement, contrairement aux blocs occidental et soviétique du temps de l’ancienne guerre froide, les économies américaines et chinoises sont étroitement entrelacées, faisait valoir Edward Luce dans le Financial Times jeudi.

La Chine et le reste du monde se retrouvent ainsi devant le choix de reprendre le chemin de la coopération et de l’intégration, ou celui de la confrontation et de la fermeture. Et ce choix pourrait avoir des conséquences économiques énormes, disait la firme McKinsey dans son rapport.

L’explosion de la classe moyenne chinoise pourrait représenter, par exemple, selon la firme de consultant, un marché de 3000 à 6000 milliards $US d’ici 2030. L’aide des institutions étrangères à la modernisation du système financier chinois pourrait, quant à elle, générer des retombées économiques de 5000 à 8000 milliards. Alors que l’établissement d’un véritable marché commun dans le domaine des technologies pourrait conduire à des innovations et autres gains de productivités d’une valeur totale de 8000 à 12 000 milliards.

Au total, dit McKinsey, c’est entre 22 000 et 37 000 milliards, ou l’équivalent de 15 % à 26 % du PIB mondial, qui est en jeu et qui dépendra de la décision que la Chine et le reste du monde prendront les prochaines années.