Le gourou de la gestion qui a la tête ailleurs

Expert en science de la gestion de réputation internationale, Henry Mintzberg a cumulé, au fil de ses 50 ans de carrière, une vingtaine d’ouvrages, 180 articles scientifiques et une multitude de prix et de distinctions.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Expert en science de la gestion de réputation internationale, Henry Mintzberg a cumulé, au fil de ses 50 ans de carrière, une vingtaine d’ouvrages, 180 articles scientifiques et une multitude de prix et de distinctions.

Si Henry Mintzberg n’avait qu’un conseil à donner aux gestionnaires, ce serait d’oublier un peu ce qu’on apprend dans les écoles de gestion et prêter beaucoup plus attention à ce qu’ont à dire leurs employés et leurs clients. Mais l’expert montréalais a encore plus envie de parler de l’état déplorable dans lequel nos sociétés sombrent depuis des années et de l’urgence d’arrêter de laisser tellement de place aux entreprises privées et à la logique de marché.

Expert en science de la gestion de réputation internationale, Henry Mintzberg a cumulé, au fil de ses 50 ans de carrière, une vingtaine d’ouvrages, 180 articles scientifiques, une multitude de prix et de distinctions, dont une vingtaine de diplômes honorifiques à travers le monde. Pour son 20e livre, intitulé Histoires pour gestionnaires insomniaques (Les Éditions de l’Homme), le Montréalais et professeur de l’Université McGill a choisi une quarantaine de textes originalement publiés sous forme de blogues à l’intention des gestionnaires de tout acabit ainsi qu’à tous ceux qui s’intéressent à ces questions, ne serait-ce que parce qu’ils ont affaire à des patrons.

Leçons avant le dodo

Courts, clairs et souvent drôles, les textes reprennent des idées que l’expert avait déjà exposées dans d’autres ouvrages plus savants. L’auteur y redit, entre autres, tout le mal qu’il pense de cette façon tellement répandue qu’on a d’enseigner le métier de chef d’équipe dans les écoles de gestion et autres prestigieux et coûteux programmes de MBA. « La gestion dénuée d’âme, ou de fond, est devenue une véritable épidémie dans la société », écrit-il.

Henry Mintzberg déteste ces soi-disant « leaders conquérants » et omniscients qu’on célèbre dans trop de manuels de gestion alors que le succès à long terme des organisations repose bien plus souvent sur le talent des gestionnaires à tous les ordres hiérarchiques de permettre le lent mûrissement de bonnes idées issues du terrain et de leur mise en valeur par le travail de l’ensemble des employés.

La gestion dénuée d’âme, ou de fond, est devenue une véritable épidémie dans la société

En entrevue dans son appartement de Côte-Saint-Luc, sur l’île de Montréal, le vieux professeur encore bien actif dit que la principale leçon qu’il espère que ses gestionnaires insomniaques retiendront de son livre est le danger de confondre les organigrammes avec la réalité et l’importance primordiale de rester bien ancrée dans cette dernière. Il ne comprend pas que tellement de dirigeants d’entreprises soient aussi « déconnectés » de leurs clients, de leurs employés et de la nature profonde de leur organisation et qu’à l’inverse, ceux qui ont le talent de tisser des liens avec le terrain ne soient pas plus valorisés par leurs supérieurs, les investisseurs et les experts. « En vérité, écrit-il, il n’y a que deux façons de connaître les défauts d’une personne : l’épouser ou travailler pour elle. »

Prêcher dans le désert

« Toutes ces idées ne sont pas nouvelles, admet Henry Mintzberg. Pourtant, on s’en éloigne de plus en plus. Comme si l’on était sourd et aveugle à leur logique. »

La même chose, dit-il, se produit avec une autre idée à laquelle il consacre l’essentiel de son temps aujourd’hui et dont il avait beaucoup plus envie de parler cet après-midi maussade là de la fin du mois d’août.

Exposée il y a quelques années dans un autre de ses livres, intitulé Rééquilibrer la société, elle fait valoir que ce qui a gagné lors de l’effondrement du bloc communiste à la fin des années 1980, ce n’est pas un modèle centré sur les entreprises et la logique de marché sur un modèle centré sur le gouvernement et le secteur public, mais une approche qui était, à l’époque, plus équilibrée entre les trois principaux secteurs qui composent la société : le public, le privé et le « secteur pluriel » issu de la société civile. Depuis ce jour, la logique de l’argent, du profit, des intérêts individuels et du laisser-faire gagne sans cesse du terrain et est présentée en opposition avec le secteur public, déplore l’universitaire.

Or, chacun des trois secteurs a ses forces et ses faiblesses, plaide Henry Mintzberg. Le monde se porterait mieux si, par exemple, les entreprises étaient laissées au privé, que les gouvernements jouaient leur rôle dans la réduction des inégalités et la protection de l’environnement, et que le secteur pluriel occupait plus de place dans les hôpitaux et les universités.

Aussi pitoyable soit-il, le président américain, Donald Trump, n’est que le symptôme d’une société où les valeurs collectives et morales ont été tassées par la recherche de gains à court terme propre au secteur privé, écrivait cet été Henry Mintzberg dans une nouvelle série de blogues. C’est parce qu’on a laissé la logique du secteur privé réduire les conditions de travail, creuser les inégalités et accroître le pouvoir de l’argent sur la politique qu’il a été élu.

Quelques pays parviennent mieux que les autres à maintenir un équilibre plus sain entre les trois secteurs de la société, observe le professeur intarissable sur le sujet. C’est le cas notamment de l’Allemagne et des pays d’Europe du Nord, mais aussi du Canada, et particulièrement du Québec.

L’expert en gestion voudrait pouvoir expliquer ces idées dans les pages des grands quotidiens et magazines américains dans des textes d’opinion ou dans le cadre d’entrevues. « Mais ils n’ont pas l’air intéressés. Je ne sais pas pourquoi. Alors j’écris des blogues. »