Analyse: les banquiers centraux ne reconnaissent plus le monde qui les entoure

Le président de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell (de dos), et son confrère de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, à Jackson Hole vendredi dernier
Photo: Amber Baesler Associated Press Le président de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell (de dos), et son confrère de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, à Jackson Hole vendredi dernier

Acteurs publics déterminants lors de la dernière crise économique, les banques centrales ne reconnaissent plus le monde qui les entoure et ne sont plus certaines d’avoir encore les moyens de nous venir en aide lors de la prochaine récession.

Au moment même où Donald Trump repoussait, encore une fois, les frontières du surréalisme dans sa guerre commerciale contre la Chine avant d’aller rejoindre à Biarritz ses homologues du G7 qui ne savent plus par quel bout le prendre, les banquiers centraux de la planète tenaient leur réunion annuelle dans le décor enchanteur de la vallée de Jackson Hole, au Wyoming, aux États-Unis. Entourés d’experts de haut vol, ils y sont arrivés à deux constats existentiels.

Le premier de ces constats est que le retour à ce que l’on considérait être la normalité avant que n’éclate la Grande Récession ne sera probablement pas possible. Le second constat est que le populisme et les guerres commerciales d’un nombre grandissant de pays, dont le plus influent de tous, menacent non seulement la prospérité et la stabilité économiques des nations, mais réduisent aussi la capacité d’aide des banques centrales, les acteurs publics qui ont sans doute le plus contribué à éviter le pire durant la dernière crise.

En ce qui a trait au retour à ce que l’on considérait comme la normalité, il est quand même frappant de voir que, dix ans après la fin de la dernière crise, nos banquiers centraux ne sont toujours pas parvenus à ramener l’inflation à leurs prétendues cibles, placées généralement autour de 2 %, et ce, même si leurs taux d’intérêt ne sont toujours pas tellement loin de leur plancher absolu de 0 %. En fait, loin d’être en voie de revenir au taux de 4 % ou 5 % qu’ils affichaient avant la Grande Récession, leurs taux directeurs sont repartis à la baisse depuis quelques mois au point où, dans certains pays, dont le Japon et l’Allemagne, les obligations offrent des rendements négatifs.

Les banques centrales ont déjà un mal fou à maintenir un certain niveau de croissance économique ; imaginez ce que ce sera lorsqu’arrivera la prochaine récession, se sont alarmés les experts à Jackson Hole. L’Europe et le Japon sont d’ores et déjà tombés dans un « trou noir monétaire », ont écrit l’ancien secrétaire américain du Trésor, Larry Summers, et l’économiste Anna Stanbury, alors que « les États-Unis ne sont plus qu’à une récession de vivre un sort similaire ». Certains se sont remis à évoquer une « japonisation » des économies développées, faisant référence à ce marasme déflationniste dans lequel est embourbée l’économie nippone depuis 30 ans malgré tous les efforts de son gouvernement et de sa banque centrale.

Le choc populiste

Pour compliquer les choses, le monde avec lequel nos banquiers centraux sont aux prises n’est plus le même non plus, notamment depuis la multiplication des gouvernements populistes. Non seulement ces derniers remettent-ils allègrement en cause des fondements de l’orthodoxie économique des dernières années en matière de libre-échange et de respect de la règle de droit international, mais ils défient parfois même toute rationalité économique.

Directement aux prises avec le champion de cette mouvance populiste, au point d’en être devenu l’un de ses ballons de frappe de prédilection, le président de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell, a reconnu que les nombreuses guerres commerciales de Donald Trump et leurs dommages pour l’économie mondiale et américaine constituaient « un nouveau défi » pour lequel sa banque centrale n’avait « pas de mode d’emploi ». Bien que tout en retenue et en euphémisme, le commentaire lui a immédiatement valu une réponse furieuse sur Twitter dans laquelle le président américain — qui venait encore d’augmenter ses tarifs commerciaux contre la Chine et « d’ordonner » aux entreprises américaines de quitter ce pays — se demandait si le pauvre Jerome Powell n’était pas un « pire ennemi » pour les États-Unis que le président chinois.

Changements urgents

Il est plus que temps d’isoler un peu mieux le reste du monde des humeurs de l’économie américaine, a plaidé son confrère de la Banque d’Angleterre et ex-gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney. Après tout, les États-Unis ne comptent plus aujourd’hui que pour 15 % de l’économie mondiale et 10 % du commerce. Il n’y a pas de raison que la moitié du commerce international et les deux tiers du marché obligataire soient encore en dollars américains, a-t-il fait valoir en en appelant à l’élaboration d’une nouvelle monnaie de référence virtuelle ou basée sur un large panier de devises.

Ce n’est pas la première fois qu’on remet en cause l’importance disproportionnée et déstabilisatrice du billet vert sur l’économie des autres pays, a noté l’ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, Maurice Obstfeld. Mais « quand les États-Unis étaient vus comme un chef de file responsable de l’économie mondiale, c’était moins perçu comme un problème ».

On doit se rendre à l’évidence, les banques centrales risquent de manquer de munitions pour lutter contre la prochaine crise, a prévenu l’ancien sous-gouverneur à la Banque du Canada, Jean Boivin, dans une proposition cosignée avec d’autres ex-banquiers centraux aujourd’hui employés, comme lui, par la plus grande firme d’investissement privée au monde, BlackRock. Prenant acte du manque de volonté politique ou de crédibilité des gouvernements pour adopter des plans de relance budgétaire au moment opportun, ils proposent que l’on confie aux banques centrales la garde d’un compte spécial de dépenses préautorisées qui leur permettrait de mettre rapidement de l’argent directement dans les mains des consommateurs et des entreprises lorsque les circonstances le commanderont et que les actuels outils de politique monétaire conventionnels et non conventionnels ne suffiront plus.

« Personne n’envie le sort de Jerome Powell et de ses collègues par les temps qui courent, observait vendredi dernier dans le Wall Street Journal un participant à la réunion de Jackson Hole. Toutes leurs analyses et leurs prévisions peuvent être ruinées par un simple gazouillis. »