Quand les États sont tentés par la dette «Mathusalem»

En juin, l’Autriche, qui avait annoncé en 2017 le succès d’un premier emprunt historique de 3,5 milliards d’euros à 100 ans, a récidivé en levant 1,25 milliard d’euros.
Photo: Vincenzo Pinto Agence France-Presse En juin, l’Autriche, qui avait annoncé en 2017 le succès d’un premier emprunt historique de 3,5 milliards d’euros à 100 ans, a récidivé en levant 1,25 milliard d’euros.

Des emprunts à 50 voire 100 ans : face à la chute vertigineuse des rendements, certains États n’hésitent plus désormais à émettre de la dette de très longue durée, dite Mathusalem.

En juin l’Autriche, qui avait annoncé en 2017 le succès d’un premier emprunt historique de 3,5 milliards d’euros à 100 ans, a récidivé en levant 1,25 milliard d’euros. Signe d’un vaste appétit des investisseurs, la demande pour les titres centenaires de ce petit pays alpin, ancré dans une économie des plus solides en Europe, a été en juin près de quatre fois supérieure à l’offre. Et ce, malgré un bien maigre taux d’intérêt fixé à 1,2 %.

En toile de fond de ce phénomène, un marché des obligations d’État embarqué dans une spirale baissière spectaculaire. Plus d’une dizaine de pays (Allemagne, France, Belgique, Autriche, Danemark, Finlande, Irlande, Pays-Bas, Slovaquie, Slovénie, Suède, Suisse, Japon) offrent désormais un rendement négatif sur les obligations souveraines à maturité dix ans.

Cela signifie qu’un investisseur se verra rembourser un peu moins qu’il n’a prêté s’il garde son titre jusqu’à échéance. L’objectif : mettre son argent en lieu sûr — quitte à payer légèrement pour cela, comme lors de la location d’un coffre-fort. Par conséquent, certains investisseurs se rabattent sur des placements très longs, ceux-ci offrant généralement un meilleur rendement en raison du risque potentiel lié à l’échéance lointaine, courant parfois jusqu’au XXIIe siècle. Car lorsque l’on emprunte, plus le remboursement est éloigné dans le temps, plus le risque de défaillance est grand, plus le taux est élevé.

« Les pays n’émettent sur 100 ans que lorsqu’il y a une demande identifiée », comme celle de fonds de pension, et « qui correspond à des besoins spécifiques », souligne calcule Patrick Barbe, responsable des marchés obligataires européens chez Neuberger Berman, interrogé par l’AFP. Pour l’heure, l’Autriche, l’Argentine et le Mexique sont les principaux pays à avoir franchi le cap.

L’Argentine, sortie de crise, voulait marquer son retour sur le marché par un « symbole » il y a deux ans, et le Mexique, cherchant la diversification en devises, avait émis des titres à 100 ans en 2010, 2014 et 2015 respectivement en dollars, en livres sterling et en euros. Chacun des deux pays a ainsi levé plusieurs milliards. En 2016, la Belgique et l’Irlande avaient emprunté à 100 ans un montant bien moindre, de 100 millions d’euros.

La France de son côté n’a pas exprimé son intention d’émettre une obligation centenaire. « Nous ne pensons pas non plus que l’Allemagne ou les Pays-Bas suivent cet exemple », estime Claude Guérin, responsable des taux souverains de BNPP AM. En revanche, le recul prononcé des rendements des bons du Trésor américain « alimente actuellement les velléités du gouvernement américain à emprunter à très long terme », assurent les experts de Mirabaud Securities Genève.

Si émettre à 30 ans est monnaie courante, de nombreux pays sont également déjà positionnés sur le demi-siècle. Et « en termes de risque, émettre sur du 50 ou 100 ans, il n’y a quasiment pas d’écart », juge M. Barbe.

Les investisseurs n’achètent généralement pas de tels titres en prévoyant de les conserver à terme ou de les transmettre à leurs héritiers. Ils croient pouvoir faire une plus-value sans attendre l’échéance, en revendant les titres sur le marché secondaire à un cours plus élevé que celui auquel ils les ont payés. En même temps, les émetteurs y trouvent une occasion de se financer à faible coût, en profitant des taux très bas.

Les emprunts sur un siècle ne concernent pas seulement les États, même s’ils restent rarissimes dans le monde des entreprises. Dans les années 1990, Coca-Cola et Disney se sont ainsi endettés en promettant de rembourser cent ans plus tard, et le français EDF a fait de même en 2014. Et en 2017, le producteur d’énergie danois Orsted a émis un emprunt avec un remboursement prévu… en 3017.