L’économie appliquée à la protection des terres

Les trois quarts de toutes les émissions de GES du secteur agricole viennent des produits d’origine animale.
Photo: Olivier Morin Agence France-Presse Les trois quarts de toutes les émissions de GES du secteur agricole viennent des produits d’origine animale.

Souvent boiteuse en matière d’environnement, la logique économique s’applique encore plus mal aux questions de sécurité alimentaire et de protection du territoire. Mais elle peut, quand même, être utile.

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est venu, cette semaine, nous asséner un autre de ses rapports accablants sur l’état de notre pauvre planète. Cette fois-ci, il nous prévient que non seulement notre gestion des terres et forêts nous mène tout droit à la catastrophe climatique, mais qu’elle rendra aussi de plus en plus difficile la simple mais essentielle mission de nourrir la population humaine.

Cherchant à traduire le problème dans le langage de l’argent, le rapport cite une étude qui a estimé un jour la valeur de l’ensemble des services offerts aux humains par leur environnement à 125 000 milliards par an, alors qu’une autre a établi le coût de la déforestation, de l’épuisement des sols, de la désertification et des autres mauvais traitements infligés aux terres entre 6300 et 10 600 milliards par année, soit plus de cinq fois la valeur économique produite par l’ensemble du secteur agricole.

Comme pour n’importe quel autre problème environnemental, le GIEC rappelle qu’il en coûtera, là aussi, beaucoup plus cher d’attendre et d’essayer de recoller les pots cassés que d’entreprendre de corriger le tir le plus tôt possible. Il ajoute qu’il ne faut pas espérer de remède miracle, mais que les gouvernements devront déployer un ensemble de moyens adaptés à leur réalité.

Agir sur la demande

La proposition de changement qui a le plus attiré l’attention cette semaine est cette idée que les humains devront apprendre à se passer autant que possible de la viande, les trois quarts de toutes les émissions de GES du secteur agricole venant déjà des produits d’origine animale et la sortie de la pauvreté de plus en plus de Chinois, d’Indiens et d’autres populations des pays du Sud laissant entrevoir une explosion de la demande de chair fraîche intenable. Pour ce faire, des économistes ont déjà proposé de taxer la viande, comme on parle ailleurs de taxer le sucre et la malbouffe.

Une façon plus simple de se servir du signal des prix pour changer la demande des consommateurs en matière d’alimentation serait, bien sûr, d’y appliquer une tarification du carbone. D’une logique souvent difficile à suivre en la matière, les gouvernements se sont toutefois montrés réticents, jusqu’à présent, à le faire dans le secteur agricole, rapporte le GIEC.

Agir sur l’offre

Les gouvernements peuvent agir sur la demande des consommateurs, mais aussi sur l’offre des producteurs. Mais depuis 50 ans, leurs politiques agricoles ont essentiellement visé l’augmentation des volumes de production, sans grandes considérations pour d’autres facteurs, notamment environnementaux, observe le GIEC.

Des méthodes de gestion des terres plus durables et viables économiquement seraient pourtant possibles, notent les experts. Selon une étude, les trois quarts de ces technologies, souvent pas si chères, deviennent rentables au bout de trois ans et le sont presque toutes avant dix ans. Mais, peut-être plus important encore, disent-ils, chaque dollar investi en génère, au bout de 30 ans, de trois à six en « retombées sociales » positives pour toute la communauté.

Il y a toutefois une limite à espérer que les agriculteurs s’engageront dans des changements dont la majorité des bienfaits ne se traduiront pas pour eux en espèces sonnantes et trébuchantes, admet le GIEC, qui invite les pouvoirs publics à y consacrer au moins une part de leur aide publique au secteur agricole.

Cette idée ressemble assez à cette nouvelle, cette semaine, rapportant que l’Union des producteurs agricoles s’apprête à demander au gouvernement de François Legault d’offrir une compensation aux agriculteurs qui adoptent des techniques de production moins polluantes ou qui protègent des bandes riveraines élargies tout en sachant qu’ils n’en tireront pas de profits. Cette aide, expliquait l’UPA, viserait à récompenser un service environnemental rendu à toute la société québécoise.

L’idée a généralement provoqué l’étonnement même si la politique agricole européenne comprend, depuis quelques années, des dispositions similaires qui rétribuent les agriculteurs pour le fait, notamment, d’occuper le territoire, d’y mener une activité jugée importante sur les plans économique, social et culturel et de contribuer à protéger l’environnement et à entretenir le paysage.

Mais de toutes les formes d’aide publique, celle qui a le plus d’impacts positifs sur une gestion durable des terres est celle qui va à la recherche et à la formation, rapporte le GIEC. Pourtant, elle n’en occupe que la partie congrue.

Fait inhabituel et remarquable pour des scientifiques, nos experts en appellent également à revisiter les savoirs ancestraux et les pratiques des Premières Nations pour trouver des façons de maintenir un meilleur équilibre avec l’environnement.