Le yuan, une devise au dos large

Encore en mai dernier, le Trésor américain concluait qu’aucun des grands partenaires commerciaux des États-Unis — ce qui inclut la Chine — n’avait manipulé sa devise pour en tirer un avantage indu.
Photo: Johannes Eisele Agence France-Presse Encore en mai dernier, le Trésor américain concluait qu’aucun des grands partenaires commerciaux des États-Unis — ce qui inclut la Chine — n’avait manipulé sa devise pour en tirer un avantage indu.

Pékin aurait commandé un léger assouplissement de sa devise locale. Tout au plus « une coupe chirurgicale », disait-on lundi. Une riposte politique aux menaces renouvelées de Donald Trump, ajoutait-on. Car de là à dénoncer une dévaluation compétitive à grande échelle…

En accusant formellement, lundi, la Chine de manipuler sa devise, le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, s’est d’ailleurs senti obligé de préciser qu’il agissait « sous les ordres du président Donald Trump ». Ce qui n’a pas empêché Lawrence Summers, ancien secrétaire au Trésor et conseiller économique sous la présidence de Barack Obama, de dénoncer une atteinte à la crédibilité américaine. Dans une lettre publiée par le Washington Post, il écrivait qu’« en qualifiant de manipulation chinoise la fluctuation des taux de change, qui était manifestement une réponse naturelle aux politiques de son patron, le secrétaire a porté atteinte à sa crédibilité et à celle de son bureau […] L’affaiblissement du yuan survenu lundi n’était pas artificiel. Il s’agit au contraire d’une réponse purement naturelle du marché aux droits de douane imposés récemment par les États-Unis ».

Barre des sept yuans

D’aucuns y voient, tout de même, une réplique politique à la menace de Donald Trump d’imposer des droits de douane aux importations chinoises jusque-là épargnées à compter du 1er septembre. En déplaçant lundi son taux pivot, la Banque de Chine est venue alimenter une glissade du yuan, qui franchissait la barre symbolique des sept yuans pour un dollar américain pour toucher un niveau jamais vu depuis 2008, avant d’intervenir pour calmer le jeu. L’Institution réaffirmait du même coup avoir l’expérience, la confiance et la capacité de maintenir le taux de change du yuan à un niveau raisonnable et équilibré.

Pourtant, d’un rapport à l’autre… Encore en mai dernier, le Trésor américain, dans son rapport semi-annuel sur le sujet, concluait qu’aucun des grands partenaires commerciaux des États-Unis — ce qui inclut la Chine — n’avait manipulé sa devise pour en tirer un avantage indu. La ligne rouge n’avait pas été franchie. L’an dernier, il reconnaissait que la Chine n’était pas coupable de sous-évaluer le yuan pour doper ses exportations, ajoutant qu’aucun grand pays partenaire n’avait manipulé sa monnaie en 2018 et que les interventions directes de la Banque centrale chinoise avaient été « limitées ». Ces conclusions se sont répétées à au moins cinq reprises depuis la présidence de Trump, peut-on lire.

Lié au fondamental

En juillet dernier, le FMI concluait pour sa part que la position extérieure de la Chine est « globalement conforme au niveau compatible avec les fondamentaux et les politiques souhaitables à moyen terme ».

En fait, c’est le contraire qui se produit, Pékin cherchant plutôt depuis 2015 à stabiliser la valeur de sa monnaie et, depuis, à contrer les effets des tarifs américains afin de protéger ses réserves de change, d’empêcher un renchérissement de ses importations et d’éviter des sorties importantes de capitaux. En 2018, le yuan touchait les 6,25 pour se situer depuis entre 6,70 et 7,05 pour un dollar, un mouvement qui reflète à la fois le ralentissement de l’économie chinoise et l’imposition des tarifs américains sur les importations chinoises, retiennent les économistes. Et le gouvernement chinois ne cesse de répondre aux accusations de Donald Trump qu’il n’emprunterait jamais cette voie, une dépréciation apportant « bien plus de maux que de bienfaits » pour cette économie aux prises avec une dette intérieure stratosphérique, engagée dans un recentrage des exportations vers la demande intérieure.

D’autant que Pékin n’a qu’à laisser libre cours aux forces du marché. « Si les mesures commerciales américaines affectent négativement l’économie chinoise, cela générera des pressions naturelles à la baisse sur le yuan », écrivait en octobre dernier l’économiste principal du Mouvement Desjardins, Hendrix Vachon. Ce qui se produit depuis. « La divergence entre les politiques monétaires américaine et chinoise pourrait aussi affecter le taux de change », ajoutait-il. Mais là, on aborde un autre enjeu, interne celui-là, qui irrite grandement le président américain.