Analyse: Trump, ou l’art de se tirer dans le pied

Des mesures présentées par le président républicain comme des façons d’aider l’économie américaine, ses entreprises et ses travailleurs se retournent finalement contre eux.
Photo: Roberto Schmidt Agence France-Presse Des mesures présentées par le président républicain comme des façons d’aider l’économie américaine, ses entreprises et ses travailleurs se retournent finalement contre eux.

La politique commerciale et environnementale du président américain défie souvent toute logique, y compris celle des propres intérêts économiques de son pays.

Ce nouveau retournement de situation dans la guerre de Donald Trump contre les règles environnementales instituées par son prédécesseur serait comique s’il n’était pas notamment question de l’avenir de la planète. Virant complètement leur capot de bord, quatre grands constructeurs automobiles (Ford, Volkswagen, Honda et BMW) ont annoncé jeudi qu’ils préféraient suivre le gouvernement de la Californie et ses règles d’émissions de gaz à effet de serre (GES) plus sévères plutôt que le président américain et sa promesse de ne pas embêter l’industrie américaine de l’auto avec cette histoire de lutte contre les changements climatiques dont s’était entiché Barack Obama.

Il est bon de rappeler que les géants de Detroit avaient commencé par presser M. Trump de réduire les cibles de réduction de GES fixées par son prédécesseur. Toujours aussi nuancé, le locataire de la Maison-Blanche avait annoncé que, plutôt que de les réduire, il allait tout arrêter et maintenir les normes à leur niveau actuel. Convaincus que cette idée allait non seulement à l’encontre de la santé de la population et de leur planète, mais aussi des intérêts économiques à long terme du pays, la Californie et 13 autres États avaient répondu qu’ils n’avaient pas l’intention de changer de cap.

 

Catastrophés à l’idée de devoir composer avec différentes règles selon les États où ils vendent leurs véhicules, 17 grands constructeurs automobiles avaient lancé un appel, le mois dernier, à Washington et à la Californie pour qu’ils conviennent de règles communes — quelles qu’elles soient — qui mettent fin à une confusion et une incertitude plus dommageables que tout. Sachant l’annonce de la position finale de Washington proche et entrevoyant le début d’une autre bataille acrimonieuse comme le président les aime, nos quatre compagnies ont réitéré leur appel à la négociation jeudi, tout en choisissant leur camp.

Perdant-perdant-perdant

Cet épisode n’est pas le seul exemple récent de mesures présentées par le président républicain comme une façon d’aider l’économie américaine, ses entreprises et ses travailleurs, mais qui se retournent finalement contre eux. On est particulièrement bien placés, de ce côté-ci de la frontière, pour se rappeler tout le mal que Donald Trump a dit de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et de sa renégociation chaotique et coûteuse pour tout le monde qu’il a forcée et qui a débouché sur la conclusion d’un nouvel AccordCanada–États-Unis–Mexique (ACEUM), toujours en attente d’être ratifié par le Canada et les États-Unis.

À en croire une nouvelle étude d’impact dévoilée jeudi par l’Institut C.D. Howe, rien ne presse pour que l’ACEUM entre en vigueur puisque, non seulement le Mexique et le Canada, mais aussi les États-Unis y perdront économiquement au change. En termes relatifs, les Mexicains devraient accuser le plus important — bien que modeste — recul, équivalant à 0,8 % de leur produit intérieur brut (PIB), soit deux fois plus important qu’au Canada (–0,4 %) et huit fois plus qu’aux États-Unis (–0,1 %). Cela signifie quand même que le coût des pertes totales le plus élevé sera essuyé par les familles américaines (17,4 milliards $US) — en raison notamment de la perte d’efficacité de leur économie — plutôt que par leurs voisins mexicains (14,9 milliards) ou canadiens (10,8 milliards).

Le boomerang commercial

La guerre commerciale déclarée l’an dernier par les États-Unis à la Chine ressemble aussi à une version à très grande échelle de l’histoire de l’homme qui scie la branche sur laquelle il est assis. D’abord, il était certain que la deuxième économie mondiale répliquerait avec ses propres tarifs contre les produits américains.

Toujours très fier de parler des milliards qu’il récolte en taxant les importations chinoises à la frontière, le gouvernement Trump s’est moins vanté, cette semaine, de l’octroi de 16 milliards en aide aux agriculteurs américains victimes de la guerre commerciale. Cette somme viendra s’ajouter aux 12 milliards déjà versés l’an dernier.

Pour le moment, si l’escalade des tarifs entre Américains et Chinois est bien parvenue à réduire le commerce entre leurs deux pays, il a « largement laissé inchangée l’ampleur du déficit commercial » qu’accusent les États-Unis par rapport à la Chine, observait au mois de mai le Fonds monétaire international (FMI). Au final, poursuivait-on, « les consommateurs américains et chinois sont, sans équivoque, les grands perdants de ces tensions commerciales ».

Ils ne sont toutefois pas les seuls, expliquait le FMI, cette semaine, lors d’une nouvelle révision à la baisse de ses prévisions économiques mondiales. Cette croissance « languissante et précaire […] n’est pas une fatalité, car les pays sont en partie responsables de la situation », a expliqué son économiste en chef, Gita Gopinath. Au coeur « des fortes incertitudes » qui freinent le commerce et l’investissement des entreprises, elle a cité les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine, la guerre que mène Washington dans le secteur technologique contre Pékin et ses champions, comme Huawei, ainsi que le spectre d’un Brexit sans accord. À elle seule, l’escalade des tarifs entre les États-Unis et la Chine pourrait réduire la croissance de l’économie mondiale de 0,5 %.

Ce ralentissement économique n’affectera pas que les pays en développement ou ceux fortement dépendants du commerce international, comme le Canada, prévenait jeudi l’économiste de la Banque TD Sri Thanabalasingam. Le secteur manufacturier américain, auquel Donald Trump a promis de rendre sa gloire d’antan, en fera aussi les frais. Cela a même déjà commencé, particulièrement dans les industries les plus tournées vers les exportations, comme le vêtement et le textile, les appareils électriques, la machinerie, l’électronique et les équipements de transport.

L’économie américaine devrait heureusement pouvoir compter sur un coup de pouce de sa banque centrale. Constamment prise à partie par le président américain qui accepte mal l’indépendance que lui confère la loi, la Réserve fédérale américaine devrait en effet réduire ses taux d’intérêt mercredi. Cette première baisse des taux depuis la Grande Récession, indiquait le mois dernier son président, Jerome Powell, viendrait justement en réponse à l’incertitude entourant la vigueur de l’économie mondiale, mais plus encore les tensions commerciales.