Données personnelles: Mark Zuckerberg devra rendre des comptes

C'est la fin du «contrôle absolu» du fondateur et grand patron du réseau social, Mark Zuckerberg, sur «les décisions affectant la confidentialité des utilisateurs».
Photo: Chip Somodevilla Getty Images / AFP C'est la fin du «contrôle absolu» du fondateur et grand patron du réseau social, Mark Zuckerberg, sur «les décisions affectant la confidentialité des utilisateurs».

Sanctionné par Washington, le géant Facebook devra allonger 5 milliards de dollars et mieux protéger les données de ses usagers qu’il a maintes fois failli à préserver. Mais cette amende, aussi salée soit-elle, ne force pas une profonde transformation pour le réseau social, estiment des experts.

La Federal Trade Commission (FTC), chargée de la protection des consommateurs américains, a dévoilé mercredi le résultat de seize mois d’enquête sur le plus grand réseau social numérique. Constat : Facebook a « trompé » ses utilisateurs. Celui-ci devra verser au gouvernement américain l’amende la plus lourde jamais imposée pour violation de la vie privée. « L’ampleur de cette pénalité […] envoie un message clair à toutes les entreprises aux États-Unis qui recueillent les données de consommateurs : lorsque la FTC a le pouvoir d’imposer des pénalités, elle le fera avec force », a fait savoir son directeur, Joe Simons.

Parmi les blâmes adressés à Facebook mercredi figure celui de ne pas avoir été transparent sur la manière dont des tiers — développeurs et annonceurs, par exemple — peuvent obtenir des données sur le réseau social, allant des « j’aime » distribués aux renseignements personnels.

D’après la FTC, Facebook a enfreint une entente à l’amiable remontant à 2012, dans laquelle il s’engageait au respect des données personnelles des usagers et à la transparence sur leur utilisation.

 
16,7 milliards
C’est le chiffre d’affaires du groupe Facebook pour le second trimestre 2019. Il comptait fin juin 2,41 milliards d’utilisateurs mensuels actifs et près de 1,6 milliards d’utilisateurs actifs quotidiens sur au moins une de ses plateformes, soit Facebook, Instagram, WhatsApp et Messenger.

L’enquête avait été lancée après le scandale Cambridge Analytica, en 2018. La firme britannique de communication stratégique et politique a eu accès aux données personnelles de 87 millions de personnes, dont plus de 620 000 Canadiens. Donald Trump, alors candidat républicain à la présidentielle américaine, figurait parmi ses clients.

Pour Jonathan Roberge, professeur à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), la sanction de 5 milliards est « significative » sans être « punitive ». « C’est une somme modeste pour Facebook : c’est l’équivalent d’un mois de revenus, environ ».

Le montant avait déjà circulé dans la presse américaine il y a quelques jours. Paradoxalement, ces révélations ont fait grimper l’action de Facebook à son plus haut niveau depuis un an. Car selon le Washington Post, il était question d’une amende de « plusieurs dizaines de milliards de dollars » au début des négociations entre Facebook et la FTC.

Obligations

À l’amende de 5 milliards s’ajoute une série de mesures visant à renforcer la sécurité des données des utilisateurs du réseau social. L’agence fédérale exige notamment la mise sur pied d’un comité indépendant pour veiller à la protection de la vie privée des usagers. Cela vaut aussi pour les autres plateformes de la multinationale : Messenger, Instagram et WhatsApp.

Les membres seront désignés par « un comité de nomination indépendant ». Et ils ne pourront se faire montrer la porte que si une « forte majorité » des membres du conseil d’administration de Facebook se prononce en ce sens.

Ce comité indépendant signe ainsi la fin du « contrôle absolu » du fondateur et grand patron du réseau social, Mark Zuckerberg, sur « les décisions affectant la confidentialité des utilisateurs », explique l’agence fédérale dans sa décision. Le milliardaire devra aussi personnellement garantir auprès du FTC que son entreprise se soumet à l’accord, faute de quoi il s’expose à des sanctions.

Un bon coup de l’agence fédérale, juge Jonathan Roberge, également titulaire de la Chaire de recherche sur les nouveaux environnements numériques et l’intermédiation culturelle. « Une compagnie privée a normalement tous les droits sur sa propre gouvernance. De forcer Facebook à l’externaliser, c’est assez bien fait de la part de la FTC. »

Le régulateur américain entend aussi mettre le réseau social sous la loupe d’un expert externe qui devra lui remettre, deux fois par an, des évaluations sur le programme de respect de la vie privée de Facebook, basées sur des recherches indépendantes.

De leur côté, les utilisateurs bénéficieront de nouvelles fonctionnalités pour mieux contrôler leur vie privée à tous les niveaux de la plateforme.

Modèle préservé

L’accord « est conçu non seulement pour punir d’éventuelles violations futures, mais aussi, et surtout, pour changer entièrement la culture de Facebook sur la vie privée », a résumé la FTC.

« Cet accord va nécessiter un changement fondamental dans notre façon de travailler », a pour sa part réagi Facebook dans un communiqué. « Le type de responsabilité requis par cet accord va plus loin que la loi américaine et nous espérons que ce sera un modèle pour tout le secteur ».

Des propos qui font sourciller André Mondoux, professeur à l’École des médias de l’UQAM, pour qui l’accord dévoilé mercredi est « un pas des plus modeste », car il ne s’agit pas seulement ici de protection des données personnelles. « Tant qu’on va considérer que c’est simplement une question de gouvernance ou de simple éthique individuelle, on n’ira pas assez loin. Les impacts que nous avons en ce moment, c’est aussi l’intégrité du système électoral », dit-il, en référence à l’ingérence étrangère dans des campagnes sur le globe, notamment aux États-Unis en 2016.

Pour Jonathan Roberge, de l’INRS, cet accord ferme aussi les yeux sur le concept même de Facebook : « son modèle monopolistique, la manière dont il gère l’ensemble des relations sociales pour que ça devienne du marketing social, c’est problématique et ce n’est aucunement discuté dans les arènes politiques présentement ».

4 commentaires
  • Claude Coulombe - Abonné 25 juillet 2019 09 h 56

    La boîte de Pandore est grande ouverte!

    Les apprentis-sorciers, Facebook et compagnie, ont été négligents et la boîte de Pandore est grande ouverte. Par principe de précaution, il eut fallu être extrêmement prudent et même un peu paranoïaque avec les données personnelles de millions, que dis-je, de milliards d’individus. Pour preuve les millions de mots de passe conservés en clair sur des serveurs de Facebook… Bien pire que Desjardins. Un amateurisme inquiétant pour un géant comme Facebook. On peut bien en rire, mais cela est de l’irresponsabilité grave.

    Ces apprentis-sorciers étaient inconscients, obnubilés par les perspectives de profits juteux et sans doute un peu naïfs. C’est bien beau de vouloir rapprocher les gens, mais c’était sans compter la création de chambres à échos pour les propos extrémistes qui sont devenues de véritables pouponnières de groupes extrémistes. Avec des conséquences documentées dans le génocide des Rohingyas, des lynchages de supposés kidnappeurs d’enfants en Inde et d’autres excès de la vindicte des foules. Là on ne rit plus, ou plutôt on rit jaune (gilets jaunes!)… Des personnes sont mortes!

    Sans compter l’effet sur nos démocraties… Rappelons le scandale «Cambridge Analytica» où plus de 80 millions de comptes Facebook ont été détournés et utilisés dans des opérations de propagande ciblée à grande échelle avec des résultats assez catastrophiques pour nos démocraties. Deux très mauvaises surprises en ont probablement résulté. La sortie du Royaume-Uni de la Communauté Européenne (BREXIT) toujours empêtrés, et l’élection de Donald Trump comme président des États-Unis qui s’est appuyé sur Cambridge Analytica pour ravir les états clés de Pennsylvanie, du Michigan et du Wisconsin.

    suite dans un 2e billet...

  • Claude Coulombe - Abonné 25 juillet 2019 09 h 57

    Boîte de Pandore (suite)...

    Le bien commun n’est pas l’objectif des grandes entreprises et malheureusement de certains gouvernements qui obéissent aux lois du marché et cèdent aux lobbies plutôt que de protéger leurs citoyens. Le marché ne se régulera pas tout seul, ou plutôt, il se régulera après qu’une série de catastrophes se seront produites.

    La situation est devenue si grave que plusieurs joueurs importants dont Facebook et Microsoft demandent aux gouvernements de les règlementer. Je pense aussi que maintenant qu’ils ont les poches bien pleines, certains dirigeants des GAFAM commencent à se soucier de leur image et de la trace qu’ils laisseront dans l’Histoire.

    Il est impossible de revenir en arrière et «désinventer» une technologie. La solution devrait être une réglementation et des lois pour contrôler les abus, incluant des traités internationaux. Cela dit, la création de lois devrait être plus rapide et plus réactive pour s’accorder au rythme de la technologie.

  • Yvon Bureau - Abonné 25 juillet 2019 11 h 19

    ENFIN

    ENFIN. Enfin. Enfin.

  • Jacques-Olivier Brassard - Abonné 25 juillet 2019 12 h 38

    Ces médias suicidaires

    Citation : Pour Jonathan Roberge, professeur à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), la sanction de 5 milliards est « significative » sans être « punitive ». « C’est une somme modeste pour Facebook : c’est l’équivalent d’un mois de revenus, environ ».
    Guillaume Lepage

    Personnellement, voir les médias « suicidaires » persister à encourager leurs lecteurs à les « suivre » chez leurs bourreaux n’a de cesse de m’étonner.