La récession qui n’arrive pas

L’Australie vit une période d’expansion économique qui dure depuis 28 ans.
Photo: Peter Parks Agence France-Presse L’Australie vit une période d’expansion économique qui dure depuis 28 ans.

Les cycles économiques ne sont plus ce qu’ils étaient. Alors que l’actuelle période de croissance bat des records de longévité, on se demande si sa fin approche et de quel côté le malheur arrivera.

À moins d’un revirement de situation tout aussi inattendu que majeur, l’économie américaine établira, à la fin du mois, un nouveau record pour la plus longue période de croissance ininterrompue depuis que les économistes ont commencé à porter attention au phénomène en 1854. La précédente marque de 120 mois avait été inscrite durant les dix années précédant l’éclatement de la bulle technologique au tournant des années 2000.

Ce nouveau record semble contredire toutes ces histoires de cycles économiques et d’éternel balancement entre les années de vaches grasses et les années de vaches maigres que l’histoire nous a enseignées. Elle ne manque pas, à l’occasion, de rendre plusieurs observateurs nerveux chaque fois que le président Trump ouvre un nouveau front de sa guerre commerciale, que les banques centrales évoquent la possibilité de relever les taux d’intérêt, que les marchés boursiers font mine de piquer du nez ou que la confiance des entreprises et des consommateurs est en berne.

Les experts offrent toutes sortes d’explications à la remarquable longévité de l’actuelle période d’expansion, à commencer par la sévérité extrême de la crise financière qui l’a précédée et l’exaspérante mollesse de la reprise qui s’en est suivie. On y voit également le résultat de la vigueur des interventions des banques centrales, du resserrement des règles financières et d’une plus grande prudence des acteurs économiques encore secoués par le traumatisme de la Grande Récession.

Et puis, l’économie n’est plus ce qu’elle était, notait jeudi le magazine britannique The Economist. La diminution de l’importance relative des matières premières (pétrole) et du secteur manufacturier au profit des services et de l’économie dématérialisée aurait rendu l’économie moins volatile au moment même où les politiques des banques centrales semblent presque avoir vaincu les cycles économiques et l’inflation.

Le mauvais exemple australien

À ceux qui ne seraient toujours pas convaincus et qui ne se souviennent que trop bien qu’on disait aussi être entré dans une ère de « Grande Modération » lorsque se préparaient le fiasco de la faillite de Lehman Brothers et tout ce qui allait s’ensuivre, on aime bien, depuis quelque temps, citer l’exemple de l’Australie. C’est que la période d’expansion économique dans ce pays à l’envers du globe ne dure pas seulement depuis 121 mois, mais depuis presque trois fois plus longtemps, c’est-à-dire 28 ans !

De là à en tirer la conclusion qu’on pourrait encore n’être qu’au début de l’actuelle période de croissance, il n’y a qu’un pas qu’on ne doit pas franchir. Dans un reportage au mois d’avril, le New York Times montrait comment ce succès tenait autant à la chance qu’à des politiques avisées. Bien sûr, l’Australie a eu la bonne idée de se donner très tôt des règles bancaires plus strictes, d’astreindre ses gouvernements à une discipline budgétaire, de libéraliser son commerce international, de laisser les fluctuations de sa devise amortir les chocs économiques sans se priver, au besoin, de mesures de relance économique et de se doter de politiques encourageant la productivité.

Mais le pays a aussi la chance de disposer d’importantes ressources naturelles, notamment de fer et de charbon, en même temps que de se trouver à proximité de ce qui était, depuis 300 ans, un pays de seconde zone, mais qui allait devenir la deuxième puissance économique mondiale : la Chine.

Les Australiens bénéficient aussi d’un autre avantage, observait le New York Times dans son reportage. Plutôt que de faire les fiers et de se reposer sur leurs succès, ils semblent, même après toutes ces années, entretenir « juste le bon niveau de crainte » face à leur avenir économique, selon le quotidien, ce qui les force à garder une saine capacité d’adaptation.

Autre économie, autre récession

Le reste de la planète aurait tout intérêt à en faire autant, disait The Economist cette semaine. Parce que, s’il est vrai que l’économie n’est plus ce qu’elle était et que les anciennes menaces, comme les chocs pétroliers ou l’inflation galopante, sont moins à craindre aujourd’hui qu’autrefois, d’autres menaces ont aussi gagné en importance. Les risques que présentent, par exemple, les guerres commerciales et le désordre international sont sans doute, note le magazine, beaucoup plus grands dans un monde où les entreprises et la finance ne connaissent plus de frontières. L’apparition, sur la scène internationale, de toutes sortes de courants politiques et de gouvernements aux idées extrêmes constitue, dans ce contexte, autant de facteurs imprévisibles et potentiellement perturbateurs par lesquels arrivera peut-être la prochaine récession.