Voyagiste improvisé

Alors que la période d’exclusivité accordée à Air Canada expire, deux acheteurs reluquent officiellement Transat.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Alors que la période d’exclusivité accordée à Air Canada expire, deux acheteurs reluquent officiellement Transat.

Le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, l’a bien campé, dès le début des manifestations d’intérêt à l’endroit de Transat. A.T. Ne s’improvise pas voyagiste intégré qui veut. « C’est une business qui n’est pas facile. Quand on regarde historiquement, beaucoup de monde a eu des échecs là-dedans. C’est pour “adultes avertis” », a-t-il prévenu, avec justesse.

Au moment où ces lignes étaient écrites, alors que la période d’exclusivité accordée à Air Canada expire, ils étaient deux à reluquer officiellement Transat. L’approche maladroite du Groupe Mach érode l’assurance d’Air Canada, avec un prix avancé de 14 $ l’action, contre 13 $. Soit une transaction potentielle évaluée à 560 millions et à 520 millions respectivement, selon la capitalisation boursière, pour une entreprise qui affichait une trésorerie et des équivalents de trésorerie de 594 millions au 31 octobre 2018, une trésorerie en fiducie de 339 millions. Pour une entreprise n’affichant pas de dette, essentiellement des engagements sous forme de location d’appareils au passif ou hors bilan, dont les capitaux propres avoisinent les 600 millions. Pour une entreprise qui éprouve une rentabilité comptable aléatoire sur des revenus annuels de 3 milliards, déficitaire en hiver et subissant le poids d’une concurrence musclée sur l’Europe l’été. Mais dont les flux de trésorerie liés aux activités opérationnelles se maintiennent, bon an mal an, en territoire positif.

Mais ces chiffres témoignent du passé. Pour l’avenir, le scénario Air Canada permet aux 5000 employés de bénéficier « d’une sécurité d’emploi accrue et de meilleures perspectives de croissance », avait souligné le président et chef de la direction d’Air Canada, Calin Rovinescu. Une assurance non partagée par le Syndicat de machinistes AIMTA, qui compte 9500 membres chez Air Canada et 450 membres chez Air Transat, plaidant d’entrée de jeu l’inquiétude. « À ce stade-ci, nous avons plus de questions que de réponses quant à l’avenir des emplois. » Le siège social, « c’est l’élément le plus préoccupant », commentait Jacques Roy. Le professeur titulaire au Département de gestion des opérations et de la logistique à HEC Montréal estimait que l’impact serait alors davantage ressenti dans l’administration. « Il y a des dédoublements et de la duplication de postes bien rémunérés à ce niveau. »

Tout en se réjouissant du scénario, Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, n’a pas été sans évoquer pour sa part qu’« on doit s’attendre à une certaine rationalisation des fonctions à la suite du regroupement de Transat et des unités d’Air Canada qui visent le même type d’activité ». Bref, si la question du siège social montréalais demeure, pour l’heure, une menace écartée dans le scénario Air Canada-Transat, une prochaine récession ou un choc majeur sur les coûts viendrait raviver cette crainte tellement le dédoublement est palpable avec le voyagiste Vacances Air Canada et sa composante aérienne Rouge, disait-on. Au demeurant, un hypothétique passage dans le giron d’Air Canada menacerait potentiellement les droits et avantages liés à l’ancienneté du personnel de Transat. En revanche, le voyagiste propose une expertise plus grande que Vacances Air Canada dans le voyage d’agrément, faut-il retenir.

S’ajoute une mise en berne du développement hôtelier, pierre angulaire de la croissance anticipée par Transat avec une enveloppe de 750 millions. Aussi, une consolidation dans l’industrie retirant à cette concurrence dans le secteur aérien tant souhaitée par Ottawa. Et un degré de concentration accru sur le marché transatlantique découlant de l’actuel face à face Rouge-Transat plutôt musclé empruntant à la duplication.

Groupe Mach joue donc la carte de l’intégralité du voyagiste et d’une pérennisation de son plan d’affaires. Ni Mach ni son partenaire hôtelier TM Grupo Inmobiliario et leurs filiales « n’exercent [quelque activité que ce soit] au Canada parmi les secteurs d’activités et/ou les domaines d’opération actuels de Transat […] Mach conservera la totalité des activités et des opérations actuelles de Transat », peut-on lire dans le communiqué publié mardi par le promoteur immobilier. Mais il lui reste à être convaincant. D’abord sur l’engagement attendu de Québec, dont l’annonce d’une convention non contraignante par Mach a fait dire à Pierre Fitzgibbon : « Je ne suis pas certain de comprendre exactement le message » tellement « il n’y a pas d’engagement ferme sur un montant de la part du gouvernement ».

Ensuite sur sa capacité à nourrir l’expansion hôtelière dans une industrie hautement concurrentielle soumise aux aléas de toutes sortes, une activité consommatrice de capitaux qui requiert des sources d’alimentation puisant aussi dans le bassin de voyageurs des États-Unis, d’Europe, d’Amérique latine…