Facebook se lance dans l’arène des cryptomonnaies

La monnaie libra offrira un nouveau moyen de paiement en dehors des circuits bancaires traditionnels.
Photo: Narinder Nanu Agence France-Presse La monnaie libra offrira un nouveau moyen de paiement en dehors des circuits bancaires traditionnels.

Facebook fera-t-il entrer les cryptomonnaies dans le quotidien de ses quelque 2,7 milliards d’usagers ? C’est en tout cas son intention avec la « libra », une monnaie virtuelle censée permettre d’acheter des biens ou d’envoyer de l’argent aussi facilement qu’un message instantané.

En s’attaquant, dix ans après le bitcoin, au sulfureux domaine des cryptomonnaies, régulièrement sous le feu des projecteurs du fait de piratages et d’accusations de blanchiment d’argent, Facebook se lance un défi de taille, tant il fait lui-même l’objet d’une grave crise de confiance après une série de scandales autour de sa gestion des données personnelles.

Le système Libra doit offrir à partir du premier semestre 2020 un nouveau mode de paiement en dehors des circuits bancaires traditionnels : il se veut la pierre angulaire d’un tout nouveau écosystème financier sans la barrière des différentes devises, un outil susceptible d’intéresser notamment les exclus du système bancaire, dans les pays émergents par exemple.

Les usagers disposeront sur leur téléphone intelligent d’un porte-monnaie numérique, « Calibra » — directement intégré par Facebook à ses services Messenger et WhatsApp —, pour faire leurs achats, envoyer ou recevoir de l’argent, ont expliqué à l’AFP des responsables du projet. Mais Libra est un système « ouvert » : son code informatique est libre de droits, ce qui signifie que tout développeur, toute entreprise et toute institution peut l’intégrer à ses services.

L’arrivée de Facebook dans cette arène bouillonnante que sont les cryptomonnaies pourrait être un « tournant » pour ce secteur, selon Lou Kerner, investisseur et spécialiste reconnu des cryptomonnaies, car cela pourrait les populariser auprès du grand public. Elle illustre aussi la volonté du réseau social de se diversifier au-delà de la publicité en ligne, la base de son modèle économique, lui-même fondé sur les données personnelles : « Ce pourrait être une des décisions les plus importantes de l’histoire de Facebook » pour trouver des nouveaux relais de croissance, selon les analystes de RBC.

Entité indépendante

Bien conscient d’être attendu au tournant, le groupe américain a aussi décidé de confier la gestion de Libra à une entité indépendante, basée à Genève et composée d’entreprises comme les émetteurs de cartes bancaires Mastercard et Visa, les services de paiement Stripe et PayPal, les entreprises de réservation de voitures Lyft et Uber, ou encore le réseau Women’s World Banking, qui aide des femmes défavorisées de pays émergents à avoir accès aux services financiers. Cela servira aussi à garantir la stabilité de cette nouvelle monnaie virtuelle, de façon à ce qu’elle échappe aux énormes fluctuations ayant contribué à ternir l’image de cryptomonnaies, comme le bitcoin.

En confiant la gestion à une entité distincte, Facebook cherche à rassurer sur deux fronts : il ne sera pas aux manettes et tout sera fait pour que la libra ne soit pas victime des mêmes errements que le bitcoin, qui a attiré spéculateurs et criminels. Les informations financières stockées dans Calibra seront strictement séparées des données personnelles détenues par Facebook et ne seront pas utilisées pour cibler de la publicité, a assuré Kevin Weil, un des responsables de Calibra.

Les devises utilisées pour acheter des libras serviront de réserve et de garantie à la monnaie virtuelle, dont la valeur sera indexée sur un panier de monnaies traditionnelles.

Un pari de long terme

Même si la libra ne sera pas l’apanage du réseau social, elle ouvre une mine de possibilités pour Facebook, en lui permettant potentiellement d’attirer de nouveaux usagers et annonceurs publicitaires et de bâtir une batterie de nouveaux services « monétisables », selon plusieurs analystes. « C’est une initiative majeure de la part de Facebook, qui peut potentiellement placer l’entreprise au centre de nouveaux segments, au-delà de la publicité, comme le commerce et les services financiers », et lui ouvrir « des perspectives de croissance », estiment les analystes de SunTrust dans une note. Le réseau social ne gagnera pas d’argent directement avec Libra, mais « nous voyons de façon certaine un intérêt de long terme pour Facebook », avance d’ailleurs Tomer Barel, vice-président en charge des opérations de Calibra.

« Aucune autre entreprise ne pouvait apporter à la fois un tel nombre d’utilisateurs », d’annonceurs et de tels moyens financiers, le tout avec un nom aussi connu que Facebook, selon les analystes de SunTrust. Facebook peut en effet compter sur sa force de frappe pour faire connaître cette monnaie virtuelle et espérer la faire adopter en masse : environ 2,4 milliards d’usagers sur sa plateforme principale, tandis que quelque 2,7 milliards de personnes utilisent Facebook, Instagram, WhatsApp ou Messenger au moins une fois par mois et 2,1 milliards au moins une fois par jour. Des millions d’entreprises et de commerçants y sont aussi présents, par l’entremise de leurs pages ou comme annonceurs.

Mais la croissance de Facebook, tant en ce qui concerne les usagers qu’en matière de revenus, ralentit, faute de place pour placer de la publicité et parce que le réseau commence à avoir fait le plein d’abonnés, surtout dans les pays les plus riches. Les scandales quasi permanents entourant sa gestion des données personnelles ont achevé depuis un an de convaincre le géant qu’il est temps de trouver de nouveaux relais.

D’où l’annonce en mars du patron Mark Zuckerberg d’opérer, sur plusieurs années, un virage stratégique vers les messageries instantanées et les formats (type « stories ») plus éphémères et intimes que son fil d’actualités. Autre piste évoquée alors par le p.-d.g. : les paiements électroniques. « Cette monnaie pourrait être fondatrice pour le e-commerce de Facebook », estime Bank of America/Merrill Lynch dans une note.

Les banques centrales perplexes

S’exprimant à l’occasion d’un séminaire de la Banque centrale européenne, organisé au Portugal, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, a lancé une mise en garde : si le projet de Facebook s’avère être un succès, « il deviendra instantanément systémique et devra être soumis aux meilleures normes de régulation ». Il a ajouté qu’il suivra l’évolution de cette devise virtuelle « très attentivement », avec les autres membres du G7 et des régulateurs tels que le Fonds monétaire international.

Le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, a aussi fait part de ses réserves. « Que Facebook crée un instrument de transaction, pourquoi pas ? En revanche, que ça devienne une monnaie souveraine, il ne peut pas en être question », a déclaré le ministre sur la radio Europe 1, disant vouloir fixer « une limite ». « L’attribut de la souveraineté des États doit rester aux mains des États, et pas des entreprises privées qui répondent à des intérêts privés », a insisté M. Le Maire.