La menace des géants numériques pour la démocratie libérale

Les régimes autoritaires détournent à leur avantage les capacités de contrôle sur leur population et d’agression à l’étranger que leur offrent les nouvelles technologies, et se sont mis à exporter leur savoir-faire, déplore John R. Allen.
Photo: iStock Les régimes autoritaires détournent à leur avantage les capacités de contrôle sur leur population et d’agression à l’étranger que leur offrent les nouvelles technologies, et se sont mis à exporter leur savoir-faire, déplore John R. Allen.

Le temps est venu, pour les démocraties libérales, de prendre beaucoup plus au sérieux la menace que font peser les nouvelles technologies sur leurs valeurs fondamentales. Non seulement du côté de leurs rivaux chinois et russes, mais aussi du côté de leurs propres « géants du numérique », a prévenu mardi un ancien général américain à la Conférence de Montréal.

Ancien général quatre étoiles du Corps des Marines et homme de confiance de l’ex-président américain Barack Obama dans la lutte contre le groupe État islamique, John R. Allen est un homme inquiet. « D’une certaine façon, les géants du numérique font la même chose que ces régimes autoritaires », a déclaré celui qui est aujourd’hui président du réputé centre de recherche américain Brookings Institution lors de la deuxième journée de la conférence, qui doit se tenir jusqu’à mercredi. « Ils utilisent les nouvelles technologies pour amasser des quantités phénoménales d’informations. Les objectifs ne sont pas les mêmes, évidemment, mais cela leur permet, dans les deux cas, de savoir beaucoup plus de choses sur nous et sur nos comportements que ce qu’on a jamais été prêts à accepter dans nos sociétés démocratiques. »

Acteurs transnationaux, forts de revenus de plusieurs milliards par année, mais peut-être plus encore de la capacité de rejoindre au moins deux milliards de personnes chaque jour, les Facebook et Google de ce monde disposent également d’une influence qui ne va pas sans rivaliser avec celle des gouvernements de plusieurs pays, au point d’affaiblir le principe de souveraineté nationale.

C’est préoccupant, car nous sommes à un moment périlleux de l’Histoire

Les régimes autoritaires continuent, de leur côté, à « détourner » à leur avantage les capacités de contrôle sur leur population et d’agression à l’étranger que leur offrent les nouvelles technologies. Pire encore, ils se sont mis à exporter leur savoir-faire, déplore John R. Allen. « On voit aujourd’hui des compagnies russes vendre à d’autres pays de petits ensembles technologiques permettant d’infiltrer et de manipuler des systèmes informatiques à l’étranger et des compagnies chinoises vendre de petits ensembles permettant la surveillance des populations. »

Le temps d’agir

Confrontées à cette double ascension d’une « surveillance capitaliste » et d’un « autoritarisme numérique », les démocraties libérales sont encore lentes à prendre la mesure de la menace qui pèse sur elles, estime-t-il. « Il est aujourd’hui urgent que les démocraties libérales réfléchissent aux valeurs fondamentales qu’elles veulent défendre, sans quoi elles vont se réveiller un jour dans un monde où ces principes auront reculé dans nos sociétés et où les régimes autoritaires auront étendu leur modèle un peu partout ailleurs. »

L’ancien général note au passage que « plusieurs » géants du numérique ont déjà commencé à faire leur propre introspection éthique. « Il est important qu’ils participent à la réflexion et à la définition de meilleures règles. Ils doivent y jouer un rôle. Ils ne peuvent pas rester spectateurs alors que nos démocraties sont menacées. »

Durant les années de la guerre froide, les démocraties libérales ont largement promu leurs valeurs à travers des institutions multilatérales dans lesquelles Washington jouait un rôle central, rappelle l’Américain. « Aujourd’hui, les États-Unis ne semblent plus intéressés par cette approche multilatérale. C’est préoccupant, car nous sommes à un moment périlleux de l’Histoire. »