La rareté de main-d’oeuvre forcera le Québec à s’ouvrir aux travailleurs étrangers

Le premier ministre François Legault à la Conférence de Montréal, lundi
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le premier ministre François Legault à la Conférence de Montréal, lundi

La rareté de main-d’oeuvre forcera les entreprises québécoises à s’ouvrir davantage à l’embauche des immigrants, pensent des experts.

« Les choses sont déjà en train de changer », a estimé lundi la directrice générale de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés, Manon Poirier, lors d’un panel sur la question organisé dans le cadre de la 25e Conférence de Montréal du Forum économique international des Amériques, qui se tient dans la métropole pendant trois jours.

« Peut-être plus par nécessité que par conviction, mais les employeurs font de plus en plus d’efforts pour réduire le problème de discrimination. »

Une enquête de la Banque de développement du Canada révélait l’ampleur du problème cet automne, non seulement au Québec, mais au Canada. Alors que près de 40 % des entreprises sondées y rapportaient avoir du mal à trouver la main-d’oeuvre nécessaire, elles disaient préférer embaucher du personnel moins qualifié (43 %) ou plus jeune (40 %) et le former en entreprise, ou encore des retraités (33 %), ou même augmenter les salaires (35 %), plutôt que de recruter des immigrants (18 %).

Une diversité enrichissante

La rareté de main-d’oeuvre est quelque chose de nouveau pour les entreprises qui les forcera à s’ouvrir, a dit à son tour Michel Bergeron, chef de la direction stratégique à cette même Banque de développement du Canada. « Elles ne trouveront pas seulement chez les travailleurs immigrants une partie de la force de travail qui leur manque, mais aussi une diversité qui viendra les enrichir. »

La difficulté de trouver la main-d’oeuvre nécessaire est peut-être un phénomène nouveau au Québec, où le taux de chômage avait été, jusqu’à tout récemment, supérieur à la moyenne canadienne, mais elle est là pour un bon moment, prévient le professeur émérite d’économie de l’Université du Québec à Montréal, Pierre Fortin. « On ne parle pas d’un caprice temporaire de la conjoncture. Il s’agit d’un contexte permanent poussant à la diversification de la main-d’oeuvre. »

Voyant un « paradoxe » dans le fait que les associations patronales et autres chambres de commerce réclament à cor et à cri plus de travailleurs immigrants et le fait que les entreprises elles-mêmes continuent de se montrer réticentes à les embaucher, l’économiste a pressé les associations patronales d’aider leur cause en expliquant mieux à leurs membres l’importance de l’enjeu.

Bons mots pour la réforme Legault

Comme les autres panélistes, Pierre Fortin a salué la réforme de la politique québécoise d’immigration enclenchée par le gouvernement de François Legault. Il y voit notamment un effort bienvenu pour mieux apparier l’offre, que représentent les travailleurs étrangers désireux d’immigrer au Québec, à la demande, que sont les besoins des entreprises québécoises.

Envoyé à la place du ministre québécois de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Simon Jolin-Barrette, qui devait participer au panel mais qui s’est dit retenu à Québec, son sous-ministre, Bernard Matte, a fait valoir que la réforme vise aussi à assurer une meilleure intégration et francisation des travailleurs étrangers en leur offrant, à eux, à leur famille, mais aussi à leurs employeurs et à leurs communautés d’adoption un accompagnement plus personnalisé.

Si le budget de son ministère a eu droit à une « augmentation historique » de 40 %, a-t-il poursuivi, c’est aussi pour réaliser enfin des progrès en matière de régionalisation de l’immigration. « Ce n’est pas normal, a-t-il donné comme exemple, qu’une ville de la taille de Québec, avec un tel niveau de prospérité et un taux de chômage aussi bas, ne soit pas capable d’attirer et de conserver plus de travailleurs immigrants. »

Fondatrice et chef de la direction de Workland, une firme spécialisée dans l’utilisation de technologies pour le recrutement, Julie Hubert voit dans l’intelligence artificielle un moyen d’aider les employeurs à surmonter leurs préjugés, conscients ou inconscients, à l’embauche. « Comme ces outils sont créés par des humains, ils peuvent aussi être biaisés, a-t-elle admis. Mais s’ils sont bien conçus, ils peuvent aider les entreprises à élargir leurs horizons. »

Autre son de cloche

Ce portrait relativement positif des changements en cours s’est heurté au point de vue plus critique d’au moins une partie des gens venus assister au panel. Une intervenante a rappelé la lenteur extrême du système actuel et déploré le fait que la nouvelle politique se propose de faire table rase des dossiers déjà à l’étude. Une autre s’est étonnée qu’on n’ait placé que des Québécois blancs et francophones dans un panel portant sur les travailleurs immigrants.

Au même moment, dans un autre panel portant sur l’attractivité du Québec auprès des investisseurs étrangers, un dirigeant de la firme spécialisée de consultants Newmark Knight Frank, Gregg Wassmansdorf, a aussi déclaré que le projet de loi du gouvernement Legault sur la laïcité nuisait à l’image du Québec.