Au-delà de la concentration Air Canada-Transat

En additionnant les données de Transat publiées lors d’une présentation aux investisseurs, Air Canada-Transat représenterait 46% du marché entre le Canada et les destinations soleil.
Photo: Marc Bruxelle Getty Images En additionnant les données de Transat publiées lors d’une présentation aux investisseurs, Air Canada-Transat représenterait 46% du marché entre le Canada et les destinations soleil.

Depuis l’annonce des intentions d’Air Canada à l’endroit de Transat A.T. le 16 mai, pas un commentaire sur le sujet n’est formulé sans que le degré de concentration ne soit le thème central de la réflexion. Il y a pourtant plus d’un enjeu majeur, qui incite à ne pas écarter un scénario de surenchère impliquant Onex-WestJet.

On a rapidement ressenti le malaise d’Ottawa, où l’on a déjà dit souhaiter plus de concurrence dans le secteur aérien. En réaction à l’annonce inattendue d’Onex, se portant acquéreur de WestJet, le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, s’était contenté de dire qu’« on va examiner la question de l’intérêt public. Aussi, l’Office des transports du Canada doit examiner la question de la propriété étrangère. » Pour ajouter : « À première vue, je crois que cela semble dans les règles ». Sa réaction à l’entente exclusive de 30 jours conclue entre Air Canada et Transat a été plus approfondie. M. Garneau s’est d’abord senti obligé de rappeler que « notre gouvernement continue d’appuyer les droits des voyageurs canadiens à travers une meilleure qualité et offre de services ainsi que des plus bas prix ». Pour enchaîner que « ce genre de transaction dépend de plusieurs conditions, telles que l’approbation de la Cour et des actionnaires ainsi que l’obtention de certaines approbations réglementaires, dont celle au titre de la Loi sur les transports au Canada […] Il est probable qu’il s’agira d’une transaction devant faire l’objet d’un avis conformément à la Loi sur la concurrence. Dans ce cas, le ministre des Transports détermine si une évaluation de l’intérêt public est justifiée. Toutes les informations présentées par les parties impliquées seront évaluées par Transport Canada. »

Parts de marché

On le sait. En additionnant les données de Transat publiées lors d’une présentation aux investisseurs, Air Canada-Transat représenterait 46 % du marché entre le Canada et les destinations soleil, 63 % de la capacité offerte sur l’Europe. Si l’état de la concurrence sur le Sud n’inquiète pas avec la présence des Sunwing (27 % du marché) et WestJet (22 %), le degré de concentration sur le marché transatlantique a de quoi faire sourciller. Le Bureau de la concurrence devra s’y attarder en procédant à la pièce, selon les destinations, et forcer le tandem à délaisser de la capacité et à céder certains créneaux ou droits à la concurrence canadienne. Avec toute cette duplication venue d’un face à face Rouge-Transat plutôt musclé, l’exercice pourrait être douloureux et favoriser un déploiement plus rapide de WestJet vers l’Europe, lui qui ne compte pour l’instant que pour 6 % des capacités sur ce marché. S’il est vrai que l’offre amicale surprise d’Onex pour l’achat du transporteur de Calgary explique la soudaine manifestation d’intérêt d’Air Canada, l’effet défensif recherché en serait ainsi dilué.

Car, dans l’esprit de plus d’un observateur, en payant le gros prix, soit 3,5 milliards (5 milliards incluant la dette), le fonds d’investissement privé ne mise pas que sur la croissance organique. Un rapprochement avec Transat apporterait la complémentarité à un WestJet désirant étendre sa portée canadienne et couvrir l’Europe. WestJet obtiendrait un accès aux droits, aux créneaux et aux emplacements aéroportuaires lui permettant de devancer de plusieurs années son renforcement européen souhaité, sous le partenariat avec l’alliance Oneworld.

Dans la liste des considérants stratégiques, la sensible et combien importante question du siège social montréalais demeure prioritaire. Une inquiétude pour l’heure écartée dans le scénario Air Canada-Transat, mais qu’une prochaine récession ou un choc majeur sur les coûts viendrait raviver tellement le dédoublement est palpable avec le voyagiste Vacances Air Canada et sa composante aérienne Rouge. Pour sa part, Onex aura à prouver le sérieux de son engagement. L’investisseur voudra toutefois optimiser la synergie découlant de la complémentarité, souligner l’hétérogénéité des deux flottes, protéger le puissant actif que représentent l’enracinement de Transat dans son principal bassin de clients et son expertise dans le voyage d’agrément. Et, ici, le Fonds de solidarité, avec sa participation de 11,6 % dans Transat, sera un incontournable, d’autant qu’Onex souhaitera retirer le voyagiste québécois de la cote de la Bourse.

Quant au choc des cultures, un passage dans le giron d’Air Canada menacerait potentiellement les droits et avantages liés à l’ancienneté du personnel de Transat. Pour WestJet, il a été rappelé les origines d’un transporteur qui a vu le jour dans le segment à bas prix, qui s’est doté d’un mécanisme de partage des profits puis d’un régime d’actionnariat aux employés.

Mais, en Bourse, les investisseurs accordent peu de foi à tout cela, avec une action de Transat campant sous les 12 $ depuis la manifestation d’Air Canada.