Les terres rares, «arme stratégique» de Pékin dans la guerre commerciale

Huawei, le géant chinois des téléphones intelligents, est menacé dans son existence même par un embargo américain sur les puces électroniques.
Photo: Andy Wong Associated Press Huawei, le géant chinois des téléphones intelligents, est menacé dans son existence même par un embargo américain sur les puces électroniques.

Simple visite, mais lourde de symboles. En inspectant une usine de traitement de terres rares en pleine guerre commerciale avec Washington, le président chinois a subtilement laissé planer une menace : bloquer les exportations de ces métaux dont les États-Unis sont dépendants.

La guerre des droits de douane se double désormais d’un affrontement technologique centré sur Huawei, le géant chinois des téléphones intelligents, menacé dans son existence même par un embargo sur les puces électroniques américaines. Mais si Pékin dépend de la technologie de l’oncle Sam, les États-Unis — comme le reste du monde — sont également en état de dépendance vis-à-vis de la Chine. Le géant asiatique produit plus de 90 % des terres rares de la planète, un ensemble de 17 métaux essentiels aux technologies de pointe et que l’on retrouve dans les téléphones intelligents, les écrans plasma, les véhicules électriques, mais aussi dans l’armement.

Derrière le déplacement du président Xi Jinping, massivement relayé lundi par les médias officiels, il y avait un message : « la Chine a un moyen de pression » face aux États-Unis, relèvent les analystes du cabinet Trivium China. « Les terres rares sont une importante ressource stratégique », a souligné M. Xi, selon des propos rapportés mercredi par l’agence officielle Chine nouvelle. « Ce n’est qu’en possession d’une technologie indépendante [que nous] pourrons rester invincibles », a-t-il ajouté, semblant faire le lien avec l’affaire Huawei.

La démonstration de force du président chinois « n’est pas le fruit du hasard », confirme à l’AFP le sinologue Li Mingjiang, de l’École S. Rajaratnam des études internationales de Singapour. « Il est clair qu’en ce moment, au sein du pouvoir chinois, on réfléchit à la possibilité d’utiliser l’interdiction des exportations de terres rares comme arme politique contre les États-Unis, ajoute-t-il. Cela pourrait être vu comme une escalade importante » par Washington.

Un levier de pression

Contrairement à ce que laisse entendre leur dénomination, les terres rares sont relativement abondantes, mais leurs propriétés électromagnétiques — particulièrement recherchées dans l’industrie — en font des « métaux stratégiques ».

La Chine dispose ainsi d’un levier de pression, une « arme stratégique », selon Cyclope, un rapport annuel sur les matières premières. Et Pékin n’hésite pas à s’en servir. En 2010, en représailles à un différend territorial, il avait brutalement interrompu ses exportations de terres rares vers le Japon. Les entreprises de haute technologie de l’archipel, très dépendantes du voisin chinois pour leur approvisionnement, avaient été durement touchées.

Pour protéger ses ressources menacées d’épuisement, la Chine a par ailleurs instauré des quotas d’exportation. Les États-Unis, l’Union européenne et le Japon ont porté l’affaire devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui leur a donné raison en 2015. Mais des quotas de production, imposés au nom de l’écologie car l’extraction de ces métaux est particulièrement polluante, sont toujours en vigueur.

« On ne peut exclure que la Chine mette le même type de pression sur les États-Unis en invoquant des problèmes environnementaux », estime Kokichiro Mio, spécialiste de la Chine à l’institut de recherche NLI au Japon. « Une menace » qui ne serait pas forcément suivie d’effets, selon lui, car il est peu probable que les Chinois « veuillent jeter de l’huile sur le feu ».

Pas de véritable substitut

De la robotique à l’informatique, en passant par l’aéronautique ou les lasers médicaux, un embargo sur les terres rares « toucherait un certain nombre d’industries stratégiques » aux États-Unis, précise l’analyste David Lennox, du cabinet Fat Prophets. L’impact ne serait « pas immédiat », mais se ferait sentir sur la durée, car « il n’y a pas de véritable substitut aux terres rares », explique-t-il à l’AFP. « La Chine ne veut pas entrer frontalement en conflit avec les États-Unis », mais les terres rares servent à exercer « une pression psychologique », concède l’analyste politique Chen Daoyin, depuis Shanghai.

Signe de la vulnérabilité américaine, les terres rares, comme les médicaments, devraient être exclues des prochaines hausses de droits de douane visant la quasi-totalité des produits chinois aux États-Unis.

Effet domino au Royaume-Uni et au Japon

La décision de Washington de placer Huawei sur une liste noire provoque un effet domino : plusieurs géants japonais et britanniques des télécoms ont annoncé mercredi qu’ils allaient se passer pour l’heure des équipements du géant chinois des téléphones intelligents. L’entreprise d’électronique japonaise Panasonic, qui fournit des « composants électroniques » à Huawei, a fait état mercredi de sa décision d’arrêter ses transactions avec le groupe et ses 68 sociétés affiliées soumises à l’interdiction du gouvernement américain. Quelques heures plus tôt, les opérateurs nippons KDDI et SoftBank Corp avaient dit reporter le lancement de nouveaux modèles pour évaluer l’impact des sanctions américaines. Le pionnier NTT Docomo a également indiqué « stopper les commandes » d’un téléphone Huawei qu’il prévoyait de lancer cet été, sans pour autant préciser s’il différait ou non sa commercialisation. Au Royaume-Uni, le groupe fondé en 1987 a également subi une déconvenue mercredi : les opérateurs EE et Vodafone ont exclu les smartphones Huawei compatibles 5 g de leurs précommandes en amont du lancement de leurs réseaux respectifs dans les semaines à venir. Un porte-parole de Vodafone a expliqué qu’il s’agissait d'« une mesure temporaire tant que des incertitudes entourent les nouveaux modèles 5 g de Huawei ».