Achat d'Air Transat par Air Canada: les jeux ne sont pas encore faits

Un rapprochement Air Canada-Transat soulève un enjeu de concentration dans l’industrie du transport aérien.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un rapprochement Air Canada-Transat soulève un enjeu de concentration dans l’industrie du transport aérien.

Brassage des cartes dans l’industrie canadienne du transport aérien: Air Canada fait monter les enchères sur Transat A.T., qui pourrait toujours intéresser WestJet.

Réagissant visiblement à l’achat-surprise de sa concurrente par Onex, le transporteur vient de conclure une entente exclusive de 30 jours avec le voyagiste intégré québécois au terme de laquelle Air Canada pourrait se porter acquéreur des actions émises et en circulation dans une transaction évaluée à 520 millions.

Le risque de perdre un siège social à Montréal s’en trouve écarté, mais l’inquiétude demeurait palpable quant à l’impact sur les emplois chez Transat, et l’émergence d’un joueur dominant sur les marchés du sud et transatlantique fait sourciller.

Si, pour l’heure, seule Air Canada a formalisé une offre d’achat pour Transat A.T., les jeux ne sont pas faits. Il ne faudrait pas exclure une surenchère venant d’une WestJet renforcée sous l’impulsion d’une firme d’investissement, Onex, aux poches profondes.

L’on retient que l’offre-surprise amicale d’Onex sur WestJet, évaluée à 5 milliards incluant la dette, a précipité les événements. Air Canada s’est manifestée jeudi, s’engageant dans une entente exclusive de 30 jours avec Transat A.T.

La fusion est le meilleur scénario non seulement pour maintenir, mais pour développer l’entreprise et les emplois

 

Cette complémentarité maintes fois attribuée à un regroupement Westjet-Transat, dans un scénario dont la probabilité s’est retrouvée soudainement rehaussée avec l’arrivée d’Onex dans le paysage, devenait plus menaçante pour Air Canada. Avec l’entente annoncée jeudi, elle dispose de 30 jours pour matérialiser son offre.

« Oui, je crois que vous pouvez mettre une surenchère d’Onex-Westjet à l’ordre du jour », avance Mehran Ebrahimi, professeur au Département de management et technologie à l’UQAM.

Dans l’immédiat, un rapprochement Air Canada-Transat soulève un enjeu de concentration.

D’ailleurs, à Ottawa, où l’on a déjà dit souhaiter plus de concurrence dans le secteur aérien, le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, a rappelé jeudi que « notre gouvernement continue d’appuyer les droits des voyageurs canadiens à travers une meilleure qualité et offre de services ainsi que des plus bas prix ».

En réaction à l’annonce de négociations entre Transat et Air Canada, « ce genre de transaction dépend de plusieurs conditions telles que l’approbation de la Cour et des actionnaires, ainsi que l’obtention de certaines approbations réglementaires, dont l’approbation au titre de la Loi sur les transports au Canada […] Il est probable qu’il s’agira d’une transaction devant faire l’objet d’un avis conformément à la Loi sur la concurrence. Dans ce cas, le ministre des Transports détermine si une évaluation de l’intérêt public est justifiée. Toutes informations présentées par les parties impliquées seront évaluées par Transport Canada », explique le ministre, par voie de courriel.

Enjeu de la concurrence

La question de la concurrence est un enjeu délicat. En cumulant les estimations fournies par Transat en mars dernier lors d’une présentation aux investisseurs, un regroupement Air Canada-Transat revendiquerait 46 % des capacités offertes entre le Canada et les destinations soleil, et 63 % du marché transatlantique.

Avec Sunwing retenant 27 % du marché, selon les chiffres de Transat, et WestJet 22 %, « vers le sud, une compétition à trois resterait tout de même un marché concurrentiel. Mais vers l’Europe, c’est une tout autre histoire », commente Jacques Roy, professeur titulaire au Département de gestion des opérations et de la logistique à HEC Montréal.

Sous l’angle du Bureau de la concurrence, « il n’y a aucun enjeu sur le marché intérieur, Transat y étant en définitive absente ».

Le Bureau de la concurrence va donc procéder à la pièce, par destination. Sur le marché européen, où il pourrait y avoir de la réticence de la part du régulateur et des pressions haussières sur les prix, Air Canada pourrait être incitée à délaisser de la capacité et à céder certains créneaux ou droits à la concurrence, croit le spécialiste en transport.

« En matière de concurrence, il n’y a pas de seuil précis, ajoute Mehran Ebrahimi. Ça laisse place aux tractations et aux négociations. L’histoire nous enseigne qu’Air Canada a un pouvoir de lobby très important et qu’elle reçoit très souvent une écoute favorable. »
 

 

Préoccupation pour l’emploi

L’autre enjeu, plus préoccupant, concerne l’emploi. Le seul engagement des deux parties porte sur le maintien « des fonctions clés » au siège social à Montréal et la préservation « des emplois de grande qualité au sein de la direction générale ».

En saluant la décision d’Air Canada, Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, n’a pas été sans évoquer qu’« on doit s’attendre à une certaine rationalisation des fonctions à la suite du regroupement de Transat et des unités d’Air Canada qui visent le même type d’activité. Il s’agit néanmoins d’une issue plus porteuse que si Transat devait passer sous propriété hors Québec ».

« C’est l’élément le plus préoccupant », souligne Jacques Roy. L’impact serait alors davantage ressenti dans l’administration. « Il y a des dédoublements et de la duplication de postes bien rémunérés à ce niveau. »

Et si l’acquéreur potentiel parle d’exploiter Transat à titre d’entité distincte, « la réalité peut changer advenant l’arrivée d’une récession ou encore un accroissement du prix du kérosène ».

Pour Mehran Ebrahimini, la menace est moins lourde pour le personnel navigant ou encore celui de maintenance.

« L’industrie est en pénurie de main-d’oeuvre. Elle manque de pilotes, de mécaniciens, de gens d’opération… Mais en ce qui concerne l’administration et le personnel “staff”, c’est autre chose. En revanche, Transat propose une expertise plus grande que Vacances Air Canada dans le voyage d’agrément. »

Chez les syndicats

En réactions syndicales, le SCFP, qui représente les quelque 9000 agents de bord d’Air Canada et 2000 d’Air Transat, retient la déclaration du président et chef de la direction d’Air Canada, Calin Rovinescu, voulant que « les employés des deux compagnies bénéficieraient d’une sécurité d’emploi accrue et de meilleures perspectives de croissance ». Et celle du président et chef de la direction de Transat, Jean-Marc Eustache, disant que « la fusion est le meilleur scénario non seulement pour maintenir, mais pour développer l’entreprise et les emplois ».

« Nous allons nous assurer que leurs engagements envers nos membres soient respectés », a ajouté l’exécutif.

Pour le Syndicat de machinistes AIMTA, qui compte 9500 membres chez Air Canada et 450 membres chez Air Transat, « à ce stade-ci, nous avons plus de questions que de réponses quant à l’avenir des emplois ».