Cryptomonnaies: des experts prudents devant la remontée du bitcoin

Les adeptes des cryptomonnaies restent loin de l’exubérance qui avait saisi le secteur l’an dernier.
Photo: Nhac Nguyen Agence France-Presse Les adeptes des cryptomonnaies restent loin de l’exubérance qui avait saisi le secteur l’an dernier.

Qu’importe la spectaculaire remontée du bitcoin. Les adeptes des cryptomonnaies et de la technologie sur laquelle elles reposent, la chaîne de blocs (blockchain), réunis cette semaine à New York, restent loin de l’exubérance qui avait saisi le secteur l’an dernier.

« On a vraiment moins de buzz et de bling-bling », observe Wes Fuldord, directeur général d’une société canadienne spécialisée dans le minage de bitcoin, Bitfarms. « C’est le reflet d’un marché plus mature. »

L’édition précédente du salon Consensus, organisé par le site d’informations spécialisé CoinDesk dans un grand hôtel de Manhattan, avait eu lieu quatre mois après l’envolée de la devise virtuelle à près de 20 000 $US l’unité et l’apparition soudaine de jeunes millionnaires du bitcoin. Des voitures de luxe étaient alignées à l’entrée, des fêtes luxuriantes organisées.

Le bitcoin n’est pas encore, et ne sera peut-être jamais, une réserve de valeur ou une valeur refuge

 

Cette année, l’heure est à plus de sobriété. Et à plus d’applications concrètes de la chaîne de blocs, un protocole informatique permettant à une communauté d’utilisateurs de tenir en ligne une sorte de grand registre commun, infalsifiable. « En 2018, aux stands, on avait juste des présentations PowerPoint. Cette année, on a de vrais produits », souligne Francois-Xavier Thoorens, fondateur de la société Ark qui propose aux entreprises des solutions pour la création simple et personnalisée d’une chaîne de blocs.

Année difficile

L’enthousiasme est toujours présent même si l’année a été difficile pour le bitcoin, qui s’est effondré jusqu’à 3200 $US en décembre et a ravivé les doutes sur la technologie sur laquelle il repose, la chaîne de blocs. La récente renaissance de la devise virtuelle, passée depuis fin mars de 4000 à 8000 $US, n’a pas attiré les mêmes foules au salon Consensus : 4800 personnes étaient inscrites cette année, contre 8000 l’an dernier. De nombreux annonceurs ne sont pas revenus, certains ayant tout simplement disparu.

Les fluctuations du bitcoin n’effraient pas outre mesure Wes Fuldord, patron de Bitfarms. Au contraire. Face à la baisse des prix, de nombreux petits acteurs du secteur ont abandonné leur activité de « minage » de bitcoin, laissant plus de place aux sociétés établies. Le récent rebond de la devise virtuelle est surtout, selon lui, la conséquence de l’arrivée en masse de nombreux investisseurs qui attendaient que le bitcoin « touche le fond » pour y investir de l’argent frais.

D’autres observateurs du secteur évoquent, sans certitude, la montée du bitcoin comme valeur refuge face aux tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine. L’hypothèse, défendue par certains observateurs, est cependant loin de faire l’unanimité.

Valeur refuge

Après l’échec des négociations commerciales entre la Chine et les États-Unis, le bitcoin, la première et principale monnaie virtuelle décentralisée, est passé de 6291,33 $US vendredi à 7864,38 $US lundi soir, soit une augmentation de 25 %, selon des données compilées par Bloomberg. Jeudi, le bitcoin a même temporairement atteint 8386,13 $US, son plus haut niveau depuis juillet 2018.

Il n’en a pas fallu plus pour que certains analystes considèrent la sulfureuse cryptomonnaie comme la grande gagnante des tensions commerciales. Afin d’éviter « une fonte de leur épargne » provoquée par la dépréciation du yuan, les investisseurs chinois « pourraient se ruer vers les valeurs refuges comme l’or, le dollar, mais également le bitcoin », a expliqué à l’AFP Réda Aboutika, analyste pour le courtier en ligne XTB, qui voit dans l’escalade commerciale « le déclencheur » de la récente flambée de la cryptomonnaie.

Par ailleurs, selon certains observateurs, la monnaie virtuelle pourrait être utilisée pour contourner les droits de douane américains. Mais « ce n’est qu’une hypothèse », et « tous les analystes ne s’accordent pas sur ce point », a nuancé M. Aboutika, qui indique ne pas avoir de précision sur comment le bitcoin pourrait permettre d’éviter les taxes américaines.

L’escalade commerciale a également pu bénéficier au bitcoin en attirant des acheteurs « à la recherche d’actifs qui ne sont pas corrélés aux principaux marchés », a ajouté Marcus Swanepoel, dirigeant de Luno, une plateforme d’échange de cryptomonnaies, tandis que le cours du bitcoin s’est souvent illustré par sa forte autonomie vis-à-vis des autres marchés.

Ce n’est pas la première fois que le bitcoin est invoqué face à une crise : l’embargo américain sur l’Iran, la chute de la livre turque à l’été 2018 et le chaos politique et économique au Venezuela ont déjà donné lieu à des spéculations sur l’utilisation de la célèbre cryptomonnaie comme remède miracle. Pour autant, l’idée d’un bitcoin valeur refuge ne fait pas l’unanimité. « C’est bien trop prématuré », a jugé dans une note Lukman Otunuga, analyste pour FXTM, qui souligne cependant que « l’idée pourrait gagner du terrain si la cryptomonnaie continue de repousser ses plus hauts dans un environnement tumultueux ».

Plus sévère, Carlo Alberto De Casa, analyste pour ActivTrades, a considéré auprès de l’AFP que « le bitcoin n’est pas encore, et ne sera peut-être jamais, une réserve de valeur ou une valeur refuge ». Selon lui, la forte volatilité de la cryptomonnaie par rapport à l’or, valeur refuge traditionnelle, ne plaide pas en sa faveur.

« On en est encore au stade de la découverte [dans cette industrie] avec une alternance d’euphorie et de désespoir », rappelle M. Thoorens. Avec la montée de la réglementation, la volatilité et les manipulations de marché devraient s’estomper. Il y a seulement deux ans, les banques pouvaient fermer un compte au moindre signe d’une transaction avec une plateforme de cryptomonnaies. « Ce n’est plus le cas », assure M. Thoorens.