La peur de la grande entreprise américaine pour son capitalisme

Le bâtiment de la Bourse de New York. La future génération de dirigeants d’entreprise semble se laisser gagner par les idées de changement.
Photo: Spencer Platt Getty images / AFP Le bâtiment de la Bourse de New York. La future génération de dirigeants d’entreprise semble se laisser gagner par les idées de changement.

Les capitaines de grandes entreprises américaines s’en font de plus en plus pour l’avenir de leur capitalisme et pressent leurs congénères de lâcher un peu de lest avant qu’il ne soit trop tard.

Le père spirituel du capitalisme, Adam Smith, parlait lui-même du devoir des dirigeants d’entreprise de prendre soin de la collectivité dans laquelle ils se trouvent. Une partie d’entre eux s’en sont soudainement souvenus après l’effondrement de Wall Street et la Grande Récession qui allait suivre. Il était généralement de bon ton, alors, d’admettre que la déréglementation des marchés financiers était peut-être allée un peu trop loin et que l’accroissement des inégalités ainsi que la stagnation des revenus de la quasi-totalité des ménages pouvaient avoir des conséquences catastrophiques pour l’ensemble du système.

C’est à cette époque que l’investisseur et philanthrope multimilliardaire Warren Buffet s’était publiquement étonné de payer proportionnellement moins d’impôt que sa secrétaire et que le directeur général de la firme de consultants McKinsey, Dominic Barton, qualifiait de « foutaise » cette idée de Milton Friedman — le gourou du laisser-faire économique — que, pour les entreprises, « les affaires sont les affaires sont les affaires ». « Si les chefs d’entreprise n’apprennent pas à inclure les questions sociales et environnementales dans leurs grilles d’analyse, ils ne resteront pas longtemps en affaires », avait-il déclaré dans le magazine québécois Forces en 2013.

Ces appels ont bien continué ensuite à être portés par quelques voix du milieu des affaires aux États-Unis, mais la plupart des grandes entreprises sont revenues à leur routine faite de généreuses compensations pour les dirigeants et de juteux rendements pour les actionnaires, mais aussi de salaires qui stagnent pour les employés et de demandes répétées de baisses d’impôt et d’assouplissement de la réglementation auprès des gouvernements.

Trump et les « socialistes »

On aurait peut-être continué ainsi longtemps s’il n’y avait pas eu l’élection du président Trump, porté par une vague populiste anti-establishment et prêt à tout mettre sens dessus dessous pour plaire à sa base politique. Mais peut-être pire encore, aux yeux des grands dirigeants d’entreprise, il y a cette armée de prétendants démocrates à la prochaine élection présidentielle américaine qui rivalisent de promesses de réformes en profondeur et dont plusieurs osent même se qualifier de « socialistes ».

« De plusieurs manières et sans mauvaise intention, plusieurs entreprises sont parvenues à ignorer plusieurs problèmes de notre société. Elles sont appelées aujourd’hui à en faire plus et elles le devraient », a écrit le mois dernier le patron de la banque JPMorgan Chase, Jamie Dimon, dans une lettre à ses actionnaires qui a attiré l’attention. « Je suis un capitaliste et même moi, je pense que le capitalisme est cassé », avait déclaré plus tôt Ray Dalio, fondateur de l’immense fonds de couverture Bridgewater, au moment de lancer sur les réseaux sociaux un essai intitulé « Pourquoi et comment le capitalisme doit être réformé ».

Ils ne sont pas les seuls à s’inquiéter de la tournure des événements, rapportait le mois dernier le Financial Times. Plusieurs autres porte-étendards de la grande entreprise américaine ont récemment tenu des propos similaires. Certaines de ces grandes entreprises, dont General Electric et Honeywell, ont ajouté la montée du populisme et de l’opposition aux multinationales à leurs listes officielles de facteurs de risque. Pendant ce temps, la future génération de dirigeants d’entreprise semble se laisser gagner par les idées de changement, racontait le mois dernier le Washington Post. Créé il y a seulement sept ans, l’un des cours actuellement les plus populaires à la prestigieuse Harvard Business School porte justement sur « la réinvention du capitalisme ».

Pas si révolutionnaire

La peur des dirigeants des grandes entreprises est de voir gagner en popularité des idées portées par la gauche américaine, comme l’augmentation des impôts des entreprises et des plus riches, le resserrement de la réglementation, une lutte plus active contre les entreprises en position de quasi-monopole et un plus grand interventionnisme dans le marché, expliquait le Financial Times dans son article.

Dans sa lettre, Jamie Dimon admet que les plus riches devraient sans doute devoir payer plus d’impôts et déplore que la partisanerie politique empêche les élus américains de s’occuper des problèmes qui affligent la population, mais il se plaint encore de la trop grande lourdeur de la réglementation. Ray Dalio aimerait, de son côté, que les entreprises s’allient aux pouvoirs publics pour organiser et financer des écoles, des hôpitaux et l’accueil des immigrants.

Nos chefs de grandes entreprises aux États-Unis ne doivent pas se raconter d’histoires, a prévenu le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, lors de son passage à Montréal en début de semaine. Pour réinstaurer un modèle de croissance plus durable — que l’ancien économiste en chef de la Banque mondiale et conseiller du président Bill Clinton qualifie de « capitalisme progressiste » —, les États-Unis ne pourront pas, selon lui, faire l’économie d’un plus grand interventionnisme de l’État. Un interventionnisme qui s’inspirera, au moins partiellement, de plusieurs des idées défendues par ces terrifiants politiciens qui se qualifient eux-mêmes de socialistes et qui sont, en fait, appliquées depuis déjà longtemps dans la plupart des autres pays capitalistes occidentaux, en Europe, mais aussi juste au nord de la frontière américaine.