Pas moins, mais plus d’État pour contrecarrer les inégalités

Les économies comme celles du Québec et du Canada sont plus résilientes grâce à leurs mesures sociales, selon l’économiste Joseph Stiglitz.
Photo: Eric Piermont Agence France-Presse Les économies comme celles du Québec et du Canada sont plus résilientes grâce à leurs mesures sociales, selon l’économiste Joseph Stiglitz.

Ne vous laissez pas tromper par les chiffres sur la croissance, prévient Joseph Stiglitz. Les États-Unis n’ont pas trouvé la meilleure recette d’une prospérité à long terme pour tous. Ce serait même plutôt le contraire. Nos pays n’ont pas aujourd’hui un urgent besoin de moins d’État, mais de plus d’État, dit le Prix Nobel d’économie.

« Ne faites pas ce que les États-Unis font », s’est exclamé l’économiste américain lors d’une conférence à l’Université de Montréal lundi. L’idée, favorisée depuis 40 ans, qu’un État moins présent, avec des taxes plus faibles et une réglementation allégée, allait stimuler la croissance économique et finir par profiter au plus grand nombre « a été un échec ». Elle n’a contribué qu’à instaurer un cercle vicieux, où un tout petit groupe de privilégiés s’enrichit de plus en plus et gagne ainsi sans cesse plus d’influence politique, ce qui lui permet d’obtenir de nouvelles faveurs économiques.

Il est vrai que l’augmentation du produit intérieur brut (PIB) y est plus forte, ces temps-ci, que dans la plupart des autres pays développés, a admis le célèbre économiste en entrevue au Devoir. Cette plus grande vigueur, que connaît le pays depuis un peu plus d’un an, découle toutefois en bonne partie de l’effet euphorisant, mais passager, des baisses d’impôts massives accordées par Donald Trump aux plus riches et à des entreprises déjà gavées de liquidités, qui se traduiront bientôt en un déficit étourdissant de 1000 milliards par année. Mais il y a plus grave encore. « Ça fait longtemps que je dis que le PIB est un mauvais indicateur du niveau de bien-être de la population. En fait, lorsqu’on regarde les indicateurs de qualité de vie de l’ONU ou des autres [organisations], les États-Unis sont toujours loin des positions de tête, souvent détenues par les pays d’Europe du Nord. »

Le professeur d’économie de l’Université Columbia était à Montréal pour recevoir le prix Anthony-Atkinson pour l’égalité pour l’un de ses nombreux ouvrages sur les inégalités. Nommé en l’honneur d’une des références mondiales en matière d'inégalités, le prix a été remis par la veuve d’Anthony Atkinson, Judith, au nom du Festival littéraire international Metropolis bleu et de l’Observatoire québécois des inégalités.

 

La taille de la tarte

Lorsqu’on y regarde en détail, on voit que les seuls Américains qui ont véritablement amélioré leur sort depuis l’élection de Ronald Reagan à la Maison-Blanche, en 1980, sont les plus riches, alors que les autres ont vu leurs revenus réels stagner, sinon reculer, explique Joseph Stiglitz. Le bilan n’est pas plus brillant en ce qui a trait aux chances de faire mieux que ses parents, à la qualité des emplois et à l’état de santé de la classe moyenne.

Il est vrai que les États-Unis ont dû faire face aux chocs de la mondialisation et des changements technologiques. Mais ils n’ont pas été les seuls. Tous les pays qui ont globalement mieux fait qu’eux ont subi les mêmes contraintes sans pour autant tomber dans les mêmes extrêmes. Joseph Stiglitz cite les cas du Canada et, plus encore, du Québec, qui ont généralement mieux su se tirer d’affaire, grâce notamment à une meilleure fiscalité redistributive et à l’adoption de nouvelles politiques sociales, comme un réseau public de garderies. C’est la preuve, dit-il, que les politiques mises en place par les gouvernements peuvent faire une différence. Même avec les États-Unis juste au sud de leurs frontières, le Canada et le Québec « conservent pas mal de marge de manoeuvre ».

De tout temps, la véritable création de richesse à long terme a dû s’appuyer sur deux grands facteurs, explique l’économiste, qui arrive avec, sous le bras, un nouvel ouvrage tout chaud appelant à l’instauration d’un « capitalisme progressiste ». Le premier est l’innovation, qui vient avec l’éducation, le développement de la science et la recherche et le développement. Le second est le développement de l’organisation sociale, qui permet le bon fonctionnement de l’économie grâce à la démocratie, la règle de droit et la présence de contre-pouvoirs. Dans les deux cas, il est nécessaire qu’on valorise la connaissance et les experts, mais, pour ce faire, on doit admettre qu’au-delà des opinions, il y a des choses qui s’appellent des faits.

Lorsque tout est en place, poursuit Joseph Stiglitz, on réalise non seulement qu’un meilleur partage de la richesse permet une croissance plus durable, mais aussi que la tarte qu’on a à se partager devient plus grande. À l’inverse, lorsqu’un petit groupe de privilégiés démantèle toute cette organisation pour s’attribuer une plus grande part de la tarte, non seulement cela en fait moins pour tous les autres, mais la taille de la tarte grandit aussi moins vite, et elle diminue même.

L’homme d’affaires et aujourd’hui président, Donald Trump, lui apparaît l’exemple type de cette forme de capitalisme parasite, lui qui s’est enrichi grâce à la spéculation, par la fraude et en abusant de ses fournisseurs et de ses employés. Stiglitz dit comprendre cependant la frustration de plusieurs de ses électeurs qui voient, impuissants, s’éloigner de plus en plus leur chance de réaliser leur rêve américain. La révolution de l’intelligence artificielle et de l’automatisation ne fera rien pour arranger les choses.

Changements climatiques

Il avait fallu l’effort de guerre et la concurrence du modèle soviétique pour forcer les économies occidentales à déployer l’effort économique et politique pour amorcer, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la période de croissance qui allait améliorer considérablement le niveau de vie de leurs populations.On ne peut plus compter aujourd’hui sur la concurrence d’un modèle opposé, explique au Devoir Joseph Stiglitz. La Chine est ce qui s’en rapproche le plus, mais personne en Occident ne lui envie son régime politique.

Cependant, le péril des changements climatiques revêt une « urgence et une envergure » qui pourraient donner l’impulsion nécessaire pour retrouver plus d’ambition, espère l’économiste, qui s’est associé à l’élaboration du projet de Green New Deal, porté aux États-Unis par des courants progressistes du Parti démocrate. Le vieux professeur voudrait voir les gouvernements oser s’attaquer à la concentration grandissante entre les mains de quelques géants de plus en plus de secteurs de l’économie et prendre plus de place dans les sphères d’activité essentielles que sont l’éducation, la santé, les retraites et les infrastructures.

« On n’y est peut-être pas encore. Mais, il y a à peine 15 ans, on n’entendait pas parler non plus d’inégalités alors qu’aujourd’hui, mes étudiants n’accepteraient pas qu’on n’aborde pas cet enjeu », conclut-il, philosophe.


 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait qu'Anthony Atkinson avait reçu un prix Nobel, a été modifiée. M.Atkinson est une des références mondiales en matière d'inégalités.