La genèse d’un monopole étatique

La veille de l’inauguration du complexe hydroélectrique Manic-5, en septembre 1968, le premier ministre québécois Daniel Johnson décède subitement dans son sommeil. Le lendemain, les drapeaux sont en berne.
Photo: Hydro-Québec La veille de l’inauguration du complexe hydroélectrique Manic-5, en septembre 1968, le premier ministre québécois Daniel Johnson décède subitement dans son sommeil. Le lendemain, les drapeaux sont en berne.

Au Québec, à la fin du XIXe siècle, des rivières commencent à être harnachées par de petites centrales hydroélectriques, propriétés d’entreprises qui en tirent bientôt des profits importants. Elles ne se soucient pas forcément des effets désastreux produits par leur contrôle des eaux, surtout au printemps, pas plus qu’elles ne montrent d’empressement à distribuer équitablement l’énergie.

Au début des années 1930, au moment où le capitalisme ensable tous les rouages sociaux, un dentiste, Philippe Hamel, se met à s’intéresser aux tarifs exigés par les compagnies d’électricité. Il examine d’abord, à titre de membre d’un comité municipal, les tarifs prohibitifs pratiqués par la Quebec Power. Ce qu’il constate le révolte et le révulse. Il se met à dénoncer les superprofits de toutes ces compagnies, leurs structures, le trafic d’influence qu’elles exercent.

Son tempérament est pétri par la pensée d’Henri Bourassa, puis par celle de Lionel Groulx, mais son discours, à la différence de ceux-ci, est d’abord d’ordre économique. Philippe Hamel s’élève contre ce que le vocabulaire politique désigne alors comme « les trusts », ces quasi-monopoles que l’on accuse d’être responsables de l’aliénation économique de la population. De tous les trusts, celui de l’électricité lui apparaît être le plus dangereux. Hamel claironne haut et fort cette idée. Il part en guerre contre le premier ministre libéral Alexandre Taschereau.

Corporatisme

Anticommuniste farouche, Hamel est convaincu qu’une voie de sortie à la crise économique tient dans l’imposition du corporatisme, une approche autoritaire de l’économie qui vise à la domestiquer au nom d’une conception idéalisée de la nation. Très catholique, il appuie ses convictions sur une encyclique du pape, Quadragesino Anno, qui dénonce, au nom de l’ordre chrétien, l’ordre économique du monde.

Le dentiste est élu député en 1935, puis de nouveau en 1936, tout en se refusant, devant ses partisans, à être mis trop en avant. Sa campagne politique se résume en une formule : « Nous voulons notre libération économique ». Hamel s’est joint à un groupe de dissidents du Parti libéral, l’Action libérale nationale, laquelle sera littéralement avalée par Duplessis, au sein de l’Union nationale.

Hamel va soutenir Maurice Duplessis, convaincu qu’une fois élu, celui-ci poussera au moins l’électrification rurale. Il lui a demandé, à cette fin, la nationalisation de la Beauharnois Power. Mais Duplessis fait marche arrière, prétextant la complexité de l’opération. Aussi Hamel ne tarde-t-il pas à déchanter au sujet de Duplessis. Il va, avec des amis, tenter de lancer une nouvelle formation, le Parti national. Mais sans succès.

Il continue de pester contre le capitalisme dans divers écrits, tout en fustigeant le socialisme autant que le communisme. Le titre de sa première publication, imprimée en 1934 à titre de mémoire présenté devant la Commission de l’électricité, résume les fondements de sa pensée : « Le trust de l’électricité, agent de corruption et de domination, centre de la dictature économique ».

Selon lui, l’État doit concurrencer les trusts et voir, au moins, à fournir à bon compte de l’électricité à tout le monde, tout en évitant de multiplier les réseaux de distribution. En outre, Hamel estime que l’électricité doit être rendue accessible dans toutes les régions, puisque les compagnies privées apparaissent avoir systématiquement délaissé la campagne. Le Dr Hamel, comme on l’appelle, ne souhaite pas pour autant la nationalisation complète du réseau électrique, mais il espère voir l’État gérer l’ensemble de la distribution et des conditions d’approvisionnement afin que les abus cessent.

L’élève Lévesque

Au milieu des années 1930, en Gaspésie, le jeune René Lévesque, alors étudiant, va entendre Philippe Hamel parler dans la cour de son collège. Dans le premier tome de sa biographie consacrée à Lévesque, Pierre Godin ne manque pas de signaler cet événement. « Au cours d’une assemblée électorale à Gaspé, René Lévesque entend de ses propres oreilles, écrit Pierre Godin, le violent réquisitoire contre l’emprise coloniale des “trusts étrangers” lancé par le dentiste dans la cour du séminaire. » Mais Lévesque, précise son biographe, n’est pas conquis par le discours qui galvanise pourtant ses condisciples : « Déjà, se laisser parcourir par le grand frisson des émotions collectives, ce n’est pas sa manière. » Ce à quoi on pourrait ajouter qu’en société, le scintillement d’une idée ne tient pas seulement à l’éclairage que jette sur elle un individu particulier venu du passé, mais bien à une conjonction de sensibilités regroupées en un instant donné.

Mais c’est bien René Lévesque qui, officiellement, le 1er mai 1963, à titre de ministre des Ressources naturelles, parachève le projet de nationalisation des compagnies hydroélectriques porté par le gouvernement libéral de Jean Lesage. L’élection précipitée du 14 novembre 1962 est même consacrée à cette idée. Mais n’allons pas trop vite en affaires. Tout se met en place d’abord en 1944, la nationalisation de 1963 constituant plutôt une forme d’accomplissement de cet élan préalable.

La Commission hydroélectrique

Le 14 avril 1944, rappelle l’historien Stéphane Savard dans son livre intitulé Hydro-Québec et l’État québécois, le gouvernement libéral d’Adélard Godbout, excédé par l’obstruction de l’Union nationale, adopte le projet de loi 17 qui crée la Commission hydroélectrique de Québec, connue sous le nom d’Hydro-Québec.

Que fait exactement cette loi ? Elle étatise une des plus importantes compagnies privées sur le territoire, la Montreal Light Heat and Power Company, de même que ses filiales, dont la Beauharnois Light, Heat and Power. Elle acquiert aussi trois autres « pouvoirs d’eau », comme on dit alors : la centrale Les Cèdres, dont Le Devoir déplorait récemment l’état d’abandon, celle de la Rivière-des-Prairies et une autre à Chambly.

Le trust de l’électricité, agent de corruption et de domination, centre de la dictature économique

 

Fort de ses nouvelles possessions, Hydro-Québec reçoit le mandat de fournir et de distribuer l’énergie électrique « aux taux les plus bas compatibles avec une saine administration financière ». L’entreprise d’État se réserve le droit d’acheter en tout ou en partie d’autres entreprises hydroélectriques qui continuent d’opérer, en accord avec son mandat national.

Ses projets, son administration, ses investissements et ses règlements doivent être approuvés par le Conseil des ministres et elle doit de plus produire un rapport annuel public, ce qui tranche radicalement avec les pratiques en vigueur jusque-là dans ce secteur. Dans les faits, les rachats et les expropriations de compagnies hydroélectriques privées se poursuivent jusqu’en 1953.

Parmi ses missions, Hydro-Québec doit conduire l’électrification des campagnes. Mais le gouvernement Duplessis, qui s’était opposé à cette fonction, revient au pouvoir en 1944. Il confie plutôt à un Office de l’électrification rurale le soin de mettre sur pied des coopératives à cette fin. À la fin de la guerre, en 1945, Hydro-Québec se trouve donc amputée d’une de ses principales missions d’origine. Mais on comprend vite au moins que la société d’État ne sera pas longtemps limitée à s’occuper de la région de Montréal et que son expansion promet, par le biais d’investissements étatiques, des phases successibles d’expansion de ses pouvoirs.

Que pense le Dr Hamel de la création d’Hydro-Québec ? Ses éternelles lunettes rondes sur le nez et sa mince moustache taillée dessous, le dentiste a alors quitté officiellement le monde politique. Que l’État ait consacré beaucoup d’argent à cette manoeuvre lui semble néanmoins inconcevable, dans la mesure où il juge que ces compagnies ont rongé jusqu’aux os la population au plus fort de la crise économique des années 1930 et qu’on ne leur devait pas tant.

Dates clés

1944 Expropriation de la Montreal Light, Heat and Power par le gouvernement libéral d’Adélard Godbout. Les actifs de la société sont confiés à la Commission hydroélectrique de Québec, qui devient Hydro-Québec à la suite d’un amendement adopté par le conseil législatif.

1953 Inauguration du chantier de la rivière Betsiamites par Maurice Duplessis. L’énergie produite sur la Côte-Nord est acheminée vers Montréal par une ligne à haute tension de 315 kilovolts.

1962 Réélection du gouvernement libéral de Jean Lesage sur le thème de la nationalisation de l’hydroélectricité. Plus de 80 entreprises sont acquises à grands frais par Hydro-Québec.

1969 Construction d’une centrale hydroélectrique au Labrador. Hydro-Québec s’engage à acheter à bas prix la plus grande partie de l’électricité produite par la Churchill Falls Corporation sur une période de 65 ans.

1971 Tournant le dos au nucléaire, Robert Bourassa annonce la construction d’un complexe hydroélectrique dans le bassin versant de la baie James. Le « projet du siècle » prévoit le détournement des rivières Eastmain et Caniapiscau, dont le débit doit alimenter les centrales érigées le long de la rivière La Grande.

1974 Le chantier de la baie James est vandalisé par les travailleurs de la FTQ-Construction. Les dégâts sont estimés à 30 millions de dollars sans compter les coûts de la commission Cliche, chargée d’enquêter sur l’exercice de la liberté syndicale dans l’industrie de la construction.

1998 Le réseau hydroélectrique de la grande région de Montréal est paralysé par une tempête de verglas. Faisant fi de la contestation populaire, Hydro-Québec lance la construction de la ligne Hertel-Des Cantons, dont les pylônes surplombent désormais les paysages bucoliques de l’Estrie et de la Montérégie.

2009 Jean Charest lance le chantier hydroélectrique de La Romaine sur la Côte-Nord. Les groupes environnementaux se mobilisent en vain contre le harnachement de l’une des dernières grandes rivières naturelles du Québec.

Dave Noël