La difficile naissance du marché du cannabis légal

C’est au Québec que le prix du cannabis légal est le moins élevé, atteignant 6,75$ le gramme, et ce, malgré les problèmes criants d’approvisionnement.
Photo: iStock C’est au Québec que le prix du cannabis légal est le moins élevé, atteignant 6,75$ le gramme, et ce, malgré les problèmes criants d’approvisionnement.

Six mois plus tard, le marché au noir résiste très bien à l’assaut du cannabis légal à des fins récréatives.

Les données peuvent renfermer d’importants biais appelant à une interprétation prudente. Statistique Canada le souligne à larges traits. L’information est obtenue selon une approche participative. L’échantillon, petit, est autosélectionné et limité. Cette précision étant faite, la dernière lecture de l’agence fédérale indique que le marché légal du cannabis à des fins non médicales ne parvient pas à se faire concurrentiel et à compétitionner les prix venant de sources d’approvisionnement illégales.

L’écart de prix mesuré au dernier trimestre de 2018 est demeuré en définitive inchangé au premier trimestre de 2019. Au 31 mars dernier, le prix moyen du cannabis séché se situait à 8,04 $ le gramme, soit 17,3 % de plus que le prix enregistré avant la légalisation le 17 octobre 2018. Si on décortique le chiffre, Statistique Canada estime que les personnes ayant acheté du cannabis provenant de source légale ont payé, en moyenne, 9,99 $ le gramme depuis la légalisation, contre un déboursé de 6,37 $ pour celles ayant fait appel au marché noir, soit un différentiel de 57 %. Pire, le prix légal peut atteindre 10,73 $ si la substance psychotrope est achetée dans le magasin d’un détaillant autorisé. Pire encore, le prix au noir aurait même baissé depuis la légalisation, puisqu’il se situait à 6,79 $ le gramme avant le 17 octobre.

9,99$
Le prix moyen d’un gramme de cannabis séché sur le marché légal canadien depuis la légalisation

 

Un grand écart à combler

Faible consolation : c’est au Québec que le prix du cannabis légal est le moins élevé, atteignant 6,75 $ le gramme, et ce, malgré les problèmes criants d’approvisionnement. On peut sûrement y voir une manifestation de la volonté de la Société québécoise de cannabis d’accaparer rapidement une part d’au moins 30 % du marché noir en un an, selon les cibles originales de la société d’État. « Au départ, la SQDC, ce n’est pas une question financière, pas une question de marges ni de revenus, disait son président d’alors, Alain Brunet. C’est une mission sociale et non pas commerciale. Nous avons une responsabilité, celle de convertir le marché noir, de ne pas le laisser grandir. » La SQDC a cependant dû revoir son plan d’affaires et réduire son ambition d’expansion depuis l’avènement d’un gouvernement caquiste.

Certes, le marché n’a pas encore soufflé sa première bougie, mais l’écart à combler demeure plutôt grand. D’abord, ils sont encore plus nombreux à s’approvisionner auprès de sources non légales six mois plus tard, ce qui est le lot de 54 % des soumissions vérifiées. Aussi, pour être compétitif, il est retenu que le prix du cannabis légal ne devrait pas dépasser celui de la vente illicite par plus de 1,50 $ le gramme, comme l’avait déjà avancé l’ancienne ministre libérale Anne McLellan. Nous sommes très loin du compte, et le fossé séparant l’offre et la demande se veut plutôt large. D’autant que les « illégaux » ne sont pas sans capacité de s’ajuster, différents reportages soulignant tantôt une mise en marché plus sophistiquée, tantôt la multiplication de boutiques illégales là où les gouvernements ont choisi de recourir au privé.

6,37$
Le prix moyen sur le marché noir pour la même période

Reste aussi l’avantage du prix offert aux grands consommateurs s’en remettant au marché noir. Le prix moyen peut passer de 9,72 $ le gramme à 7,55 $, selon que la fréquence d’utilisation est de « quelques fois » à « tous les jours ». Soit un écart de 27 % et de 15 % respectivement par rapport au prix d’avant la légalisation, qui n’est pas sans refléter l’« escompte sur volume » présent sur le marché noir.

Départ raté, donc. Le directeur parlementaire du budget a déjà prévenu que les gouvernements devront revoir à la baisse leurs attentes quant aux revenus fiscaux générés par la légalisation. Quant aux distributeurs, la logique de marché vient rapidement s’opposer au sacrifice des marges bénéficiaires pour soutenir une grille de prix décourageant la vente illicite.