Une mondialisation en transition

La Chine n’exporte plus désormais que 9% de sa production totale contre 17% il y a dix ans. Le reste des biens produits au pays est consommé en partie par sa classe moyenne, de plus en plus nombreuse.
Photo: Wang Zhao Agence France-Presse La Chine n’exporte plus désormais que 9% de sa production totale contre 17% il y a dix ans. Le reste des biens produits au pays est consommé en partie par sa classe moyenne, de plus en plus nombreuse.

La mondialisation n’est plus ce qu’elle était. Largement passées inaperçues, les transformations en cours n’ont rien à voir avec le monde comme le voit Donald Trump, mais pourraient plaire à son pays.

Le président américain et sa conception du commerce international en ont encore une fois pris pour leur rhume, cette semaine, avec le dévoilement, coup sur coup, d’un nouveau portrait de la situation par l’Organisation mondiale du commerce suivi d’une étude sur le sujet du Fonds monétaire international. Dans les deux cas, on s’est appuyé sur les plus récentes données pour montrer comment la guerre commerciale déclarée par Donald Trump au reste du monde était largement fondée sur une vision erronée de la réalité économique et causait à tous plus de tort que de bien, particulièrement aux États-Unis.

Derrière plusieurs des faits rapportés transparaissaient des « changements structuraux » souvent mal compris par la majorité des gens, sinon ignorés, et que décrivait en janvier la firme de consultants McKinsey dans une étude sur « la mondialisation en transition ».

On y rapportait, entre autres, le lent déclin du poids relatif du commerce transfrontalier depuis une dizaine d’années. Si 28,1 % des biens produits dans le monde étaient exportés en 2007, cette proportion avait baissé à 22,5 % en 2017. Particulièrement marquée dans les produits à plus grandes valeurs ajoutées, comme les appareils électroniques, cette tendance est principalement le fruit du développement rapide de la classe moyenne dans les économies émergentes et du fait que ces pays achètent de plus en plus ce qu’ils produisent eux-mêmes. Ressemblant, à ce chapitre, de plus en plus à son rival américain, la Chine n’exporte plus désormais que 9 % de sa production totale contre 17 %, il y a seulement dix ans, et comparativement à 14 % au Japon et 34 % en Allemagne.

Trump, comme bien d’autres, a aussi la fâcheuse manie de ne prêter attention qu’au commerce des biens et d’oublier celui des services, observe McKinsey. Il est vrai qu’à première vue ce dernier secteur pèse bien moins lourd dans les chiffres officiels, mais c’est parce qu’on n’y tient pas compte du fait qu’un bon tiers de la valeur ajoutée des biens manufacturiers provient justement des services, ni de la valeur économique des services offerts gratuitement par des géants du Web comme Facebook et Google. Si on calculait mieux, on verrait que les services ne comptent pas pour le quart du commerce mondial (5100 milliards), mais pour plus de la moitié (13 400 milliards), et que cette partie du commerce croît une fois et demie plus vite que l’autre partie depuis dix ans.

Quant à ceux qui pensent encore que la mondialisation consiste essentiellement à déménager sa production là où les coûts de main-d’oeuvre sont les plus bas possible, ils devront se mettre à jour, poursuit McKinsey. Cette logique ne s’applique plus, aujourd’hui, qu’à 18 % du commerce des biens, le reste se décidant plutôt en fonction de la disponibilité de main-d’oeuvre qualifiée, de l’accès à des ressources naturelles, de la proximité des consommateurs ou de la qualité des infrastructures. Même les industries à forte intensité de main-d’oeuvre, comme le vêtement et le meuble, doivent s’adapter à une augmentation des salaires dans les pays pauvres et ont recours de plus en plus à l’automatisation.

L’économie du savoir

De manière générale, les « facteurs intangibles » liés à l’économie du savoir, comme la R&D, les services professionnels, les technologies de l’information, le marketing, le développement de marques et la propriété intellectuelle, occupent une place de plus en plus importante tout au long des chaînes de valeurs mondiales, c’est-à-dire dans la valeur finale de la richesse produite et de ce que l’on consomme. Ces chaînes de valeur se révèlent également de moins en moins mondiales et de plus en plus régionales, en raison, encore une fois, de l’augmentation de la consommation dans les économies émergentes, de la baisse de l’importance accordée aux coûts de main-d’oeuvre et du besoin d’éviter de trop éparpiller des chaînes de production qu’on veut à la fois rapides et complexes.

Il ne le réalise peut-être pas, mais plusieurs de ces nouvelles tendances de fond devraient plaire à Donald Trump. La hausse de la demande dans les économies émergentes a déjà fait passer la part des exportations des pays riches vers les pays en développement de 20 % à 29 % en quinze ans. À elle seule, la Chine compte pour plus de 40 % des voitures vendues à l’étranger par les États-Unis, le Japon et l’Allemagne. S’il ne faisait pas une telle fixation sur le « made in China » inscrit sur les produits achetés dans son pays, le président américain verrait qu’une large part de leur valeur a souvent été produite aux États-Unis. Il verrait aussi que contrairement au secteur des biens, son pays a plus que triplé son surplus commercial en matière de services en quinze ans. Mais il comprendrait aussi qu’avec ses tarifs douaniers, il ne fait qu’accélérer une tendance à la régionalisation de la production et de la consommation dans les marchés étrangers qu’il convoite.