Ceci n’est pas le budget d’une famille

Les sommes en jeu, les outils financiers disponibles, les rôles dans la société de même que les horizons temporels sont tellement différents du budget d’un foyer que la comparaison devient immédiatement boiteuse.
Photo: Graeme Roy La Presse canadienne Les sommes en jeu, les outils financiers disponibles, les rôles dans la société de même que les horizons temporels sont tellement différents du budget d’un foyer que la comparaison devient immédiatement boiteuse.

Qu’on se le dise une bonne fois pour toutes : les finances publiques ne sont pas comme le budget d’une famille. Ainsi, les déficits d’Ottawa ne sont pas si graves et les surplus de Québec, pas si confortables.

L’une des causes du malentendu vient peut-être de cette tentation presque irrépressible d’assimiler les budgets des gouvernements à la gestion que nous devons tous faire de nos finances personnelles. Il est vrai que dans un monde comme dans l’autre, il est question de revenus, de dépenses, d’endettement pour l’achat d’actifs ou de dépenses courantes et de responsabilité à long terme à l’égard de soi et d’autrui dans un environnement économique qui peut être changeant. Mais les sommes en jeu, les outils financiers disponibles, les rôles dans la société de même que les horizons temporels sont tellement différents que la comparaison devient immédiatement boiteuse et amène plus de confusion qu’elle ne simplifie les discussions.

À Ottawa

Prenons le dernier budget fédéral dévoilé mardi par le ministre des Finances Bill Morneau. Ce que la plupart des gens en auront probablement retenu, c’est que plutôt que de s’engager sur la voie d’un retour graduel à un budget équilibré, le gouvernement libéral entend consacrer ses augmentations à de nouvelles dépenses et que cela se soldera cette année par un nouveau déficit de plusieurs milliards (presque 20) qui viendra grossir une dette nette déjà à un niveau astronomique (671 milliards). Tout cela doit être mis dans la perspective de la taille du budget fédéral et de l’économie canadienne, bien sûr, mais le fait de continuer d’enregistrer des déficits des années après la fin de la crise semble quand même inquiétant.

Mais justement, en comparaison de la taille du budget fédéral (356 milliards) et de l’économie canadienne (1800 milliards), ces chiffres prennent une autre proportion. Équivalant à moins de 1 % (0,7 %) du produit intérieur brut (PIB), et à 2,5 % pour l’ensemble des gouvernements au Canada, le déficit projeté pour cette année apparaît, en réalité, bien modeste en comparaison avec d’autres pays développés, comme la France (2,8 %) ou les États-Unis (3,8 %). Quant à la dette fédérale, elle devrait équivaloir à un peu moins de 31 % du PIB cette année et continuer de reculer par la suite. Selon le Fonds monétaire international (FMI), l’ensemble des dettes des gouvernements au Canada devrait ainsi totaliser cette année un peu plus de 84 % du PIB, contre plus de 96 % en France, 108 % aux États-Unis, 236 % au Japon et seulement 34 % en Suède.

671
C’est le montant en milliards de la dette nette canadienne. Un niveau déjà astronomique, mais à mettre en perspective par rapport à la taille de l’économie canadienne.

Somme toute, la « modeste » augmentation de dépenses d’Ottawa apparaît une « réponse raisonnable » au petit passage à vide que traverse l’économie canadienne compte tenu, particulièrement, des « fortes assises financières » du gouvernement, a estimé cette semaine l’agence de notation DBRS. Son « principal défi, les prochaines années, ne sera pas la réduction des déficits », a-t-elle poursuivi, mais l’amélioration de l’efficacité de ses programmes de dépenses publiques.

À Québec

Le gouvernement du Québec n’a pas non plus de problème de déficit. Il nage même dans les surplus, martèle-t-on depuis des mois. Il n’était pas étonnant, dans ce contexte, que tout le monde veuille sa part du gâteau, jeudi, pour le premier budget de la CAQ de François Legault.

Mais voilà, Québec ne doit pas se laisser tromper par ses surplus budgétaires actuels, rappelait l’automne dernier une étude de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke. Pas seulement parce qu’un tassement de l’économie est à prévoir, ces prochaines années, mais surtout en raison du désormais trop bien connu vieillissement de la population qui réduira le potentiel de croissance économique et fera exploser les dépenses publiques en santé. Si l’on porte son regard à long terme et que les tendances se maintiennent, Québec apparaît condamné à replonger dans les déficits quelque part aux alentours de 2028 et à les voir grossir jusqu’à atteindre 43 milliards par année trente ans plus tard.

Le Québec ne laissera évidemment pas ses finances publiques se dégrader autant. Il devra, bien avant cela, non pas bêtement faire plus d’heures supplémentaires au travail, couper sa carte de crédit, privilégier l’achat de REER à une voiture neuve et autres analogies plus confondantes qu’utiles, mais donner à ses gouvernements des priorités, adopter des politiques susceptibles d’infléchir le cours des choses et apprendre à atteindre certains objectifs autrement. Pour ce faire, le gouvernement et la population auront besoin de nouveaux outils pour y voir plus clair sur la situation actuelle et à plus long terme.

Le gouvernement du Québec pourrait commencer, par exemple, par aider tout le monde à se démêler quant au rôle et à l’utilisation de sa réserve de stabilisation et du Fonds des générations. Le Comité des politiques publiques de l’Association des économistes québécois a salué jeudi un premier pas en ce sens alors qu’on a rapporté que la réserve de stabilisation s’élevait à presque 10 milliards, ce qui permettrait d’amortir les pertes de revenus d’une récession d’ampleur moyenne estimées à 8 milliards.

Le ministre des Finances, Eric Girard, n’a toutefois pas jugé bon de suivre le conseil de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) de se doter de perspectives budgétaires sur dix, vingt, voire quarante ans, pour éclairer des enjeux fondamentaux comme le vieillissement de la population, les changements climatiques et l’équité intergénérationnelle. Il n’a pas retenu, non plus, l’idée de doter le gouvernement d’une institution d’analyse indépendante et crédible en la matière sur le modèle du Directeur parlementaire du budget à Ottawa.