Devenir indépendant de fortune avant 45 ans

Comme n’importe quel père de trois enfants, Dominique Favreau fait attention à ses dépenses. La maison, le transport, la nourriture, les jouets, tout y passe. Mais à la différence des milliers de Québécois qui tentent d’économiser pour joindre les deux bouts, ce Lavallois de 36 ans ne compte pas les jours avant sa prochaine paye. Au rythme actuel, il devrait atteindre l’indépendance financière dans quelques années, avant ses 45 ans.

Depuis qu’il a terminé ses études, sa femme Karine et lui sont parvenus à économiser annuellement plus de la moitié de leur revenu familial net de près de 80 000 $. « Après sept ans, on a été capables d’accumuler tout près d’un demi-million d’actif net total », affirme-t-il, sans hésiter à ouvrir ses livres. La recette de leur succès ? Des « choix », et non des « sacrifices », soutient ce gestionnaire dans le réseau de la santé.

Autodidacte, Dominique a rénové le chalet familial de ses mains et l’a revendu à profit. La logique est la même pour leur maison de Laval, dont l’hypothèque est deux fois moins élevée que ce que la banque était prête à leur accorder : il répare tout lui-même.

Presque tous ses meubles ont été achetés usagés ou lui ont été donnés. Il a reçu une voiture en héritage et a acquis sa minifourgonnette à un prix dérisoire dans un encan du gouvernement du Québec.

Écoutez Dominique Favreau qui partage ses trucs pour économiser de l'argent

 

 

Il fait son épicerie chez un grossiste en alimentation et remise des dizaines de pots et des kilos de produits en vrac dans son sous-sol.

« Les gens riaient beaucoup de François Lambert avec son épicerie à 75 $ par semaine. Ce n’était peut-être pas un commentaire super cool, mais on est trois enfants et deux adultes, ça nous coûte 100 $ par semaine et tout le monde mange bien. »

« Je pense que le plus important pour parvenir [à l’indépendance financière], c’est de changer son comportement. C’est-à-dire moins dépenser, donc épargner, et investir l’argent qu’on a sans avoir peur de l’investissement, explique-t-il. Les gens n’ont pas peur de dépenser 1000 $ pour quelque chose qui ne sera plus bon dans un an, mais ils ont peur de mettre 1000 $ en Bourse, qui pourra en fait rapporter 1000 $ ou 1500 $ d’ici cinq ans. »

De plus en plus de Québécois comme Dominique rêvent d’indépendance financière en s’inspirant du mouvement qu’on désigne aux États-Unis par l’acronyme FIRE (Financial Independance, Retire Early). Les exemples varient, mais les principes de base sont toujours les mêmes : vivre simplement, épargner massivement et investir ses économies, généralement en Bourse.

L’histoire du porte-étendard anglophone du mouvement, le blogueur Peter Adeney, alias « Mr Money Mustache » — qui a atteint l’indépendance financière à 30 ans —, a incité Jean-Sébastien Pilotte et sa conjointe Van-Anh Hoang à faire de même. Ils ont pris leur « retraite » il y a deux ans, alors qu’ils étaient respectivement âgés de 39 et 37 ans, et décrivent leur expérience dans l’un des principaux blogues québécois sur le sujet. Un de leurs slogans : « Moins de bébelles, plus de liberté ».

Résister aux tentations

Au début de sa carrière, Jean-Sébastien a d’abord convoité une grosse maison et une voiture sport, mais ses priorités ont changé lorsqu’il a rencontré Van-Anh. Ensemble, ils ont décidé de résister aux tentations de la société de consommation et vivent aujourd’hui avec moins de 30 000 $ par année.

Photo: Courtoisie Jean-Sébastien Pilotte et sa conjointe Van-Anh Hoang ont été inspirés par le blogueur Peter Adeney à atteindre l'indépendance financière tôt dans leur vie.

« On est allés voir la Coupe du monde au Brésil, l’Euro en France, on va dans de bons restos. Pour nous, se lâcher lousse, c’est ça, parce que ça nous apporte du bonheur », souligne Jean-Sébastien, joint au Vietnam, alors que le couple achève un voyage de deux mois en Asie qui les aura fait voir cinq pays.

Tous ne se lancent cependant pas dans l’aventure de la retraite hâtive à visage découvert. Le Québécois de 32 ans derrière le blogue « Retraite 101 » croit qu’il pourra arrêter de travailler dans dix ans, trois ans plus tôt que ce qu’il avait prévu au départ, mais il préfère rester dans l’ombre pour éviter de possibles représailles de son employeur et le jugement de l’entourage.

Un Montréalais de 45 ans qui se présente comme « Mr R » veut lui aussi rester anonyme, même s’il a déjà atteint son but : il est retraité depuis deux ans. En fait, ni sa famille ni sa belle-famille ne sont au courant de son choix.

« Si je disais que je ne travaille plus depuis deux ans, les gens diraient “comment ça ?” », confie-t-il. Ce comptable de formation est donc libéré d’un fardeau financier, mais il ne se sent pas libre d’en parler ouvertement. « C’est dur. Je dirais que socialement, je suis limité. Je n’ai pas beaucoup d’amis à cause de ça, parce que je ne partage pas beaucoup de choses. »

Il assure malgré tout qu’il adore son nouveau quotidien ponctué de randonnées, de lectures ou de siestes. « Je suis heureux, je n’ai aucun regret. »

Avoir une « discipline d’enfer »

La stratégie utilisée par les Québécois qui visent l’indépendance financière à 35, 40 ou 45 ans « tient la route », observe le professeur de finances à l’Université de Sherbrooke Mario Lavallée. « Sauf qu’il faut épargner et il faut avoir de bons rendements, note-t-il. Plus tu épargnes, plus tu vas pouvoir prendre ta retraite jeune, et plus tu commences tôt à épargner, mieux c’est à cause de l’intérêt composé [le rendement sur les rendements passés]. »

« Ce n’est pas tout le monde qui peut faire ça. Ça prend une discipline d’enfer », précise-t-il.

En plus d’être disciplinés, les jeunes retraités actuels ou en devenir doivent faire face aux critiques de ceux qui les accusent de faire un choix égoïste en quittant le monde du travail si rapidement. « Je ne prévois pas d’avoir une retraite passive. Je veux redonner le plus que je peux à la communauté tout en passant plus de temps avec ma famille et mes amis », répond le blogueur de Retraite 101.

« Je ne veux imposer mon mode de vie à personne, mais je veux offrir une option à ceux qui cherchent une alternative à la surconsommation, à la vie souvent aberrante qu’on mène, et leur permettre d’être heureux », renchérit Jean-Sébastien.

Dominique Favreau, lui, trouve son bonheur dans le travail et il n’a pas l’intention de quitter son emploi s’il devient indépendant de fortune. « Ce sera une façon de vivre la vie avec un immense parachute et de me lancer dans le vide dès que j’en aurai envie. »

La recette FIRE

Épargner massivement, généralement entre 40 et 60 % du revenu net, en ciblant surtout l’habitation, le transport et l’alimentation.

Investir l’argent économisé (plusieurs investissent dans des fonds négociés en Bourse, dont les frais de gestion sont très faibles).

Conserver un niveau de vie modeste après la retraite (souvent entre 30 000 et 40 000 $ de revenu familial net).
10 commentaires

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Un projet de vie

Chronique Reste l’acceptation des conséquences et des risques.

  • Jean-François Trottier - Abonné 23 février 2019 08 h 23

    Ce qui me surprend

    Dans les années '60 on parlait de la société des loisirs.

    J'étais très jeune mais j'avais un gros doute en tête : si on travaille moins, comment faire des sous ? Question naïve mais certainement moins que les futurologues de l'époque.

    Maintenant, nous y sommes. Depuis environ 30 ans la semaine de travail est passée à 25 heures en moyenne.
    Ceux qui ont la "chance" de travailler font 50 heures et les autres zéro. Zéro, c'est long longtemps. 50, c'est pas mieux.

    Et il y a ceux qui "vivent leur rêve", qui partent une start-up et se voient sur une plage dans 20 ans, leurs actions continuant à gonfler par magie.

    Les start-up qui marchent sont plus rares que les pee-wee qui deviennent super-vedettes, faut le dire des fois. Celles qui durent se comptent sur deux doigts de la main. Celles qui survivent au départ du patron? Un doigt suffit.

    À force de rêver et de promesses débiles on est passé à côté de l'éducation, question de vie et de mort pour les sociétés, de bonheur ou de dépression pour la personne.

    Pour redistribuer le travail il faut le double de spécialistes, de professionnels et techniciens. Enfin, faudrait dire 1,6 mais j'arrondis.

    Comment intéresser des jeunes à étudier pour travailler si peu et si longtemps? Très bonne question! J'en sais rien mais il faut.

    Je sais, la vie nous apporte ses leçons, on doit écouter le vent, les étoiles et son coeur, c'est très bien sur le plan personnel mais ça marche pas en société.

    Les pubs disent "Vis ton rêve". Ça, c'est mentir pour vendre des pinottes. Mais elles disent toutes ça, essayez de protéger de jeunes cerveaux sans esprit critique de ce poison perpétuel, vous!

    Notre cerveau est incapable de ne pas rêver. Trop puissant. Alors en rajouter pour vendre un téléphone, hein!

    "Éducation et fomation continue" est le seul slogan que je gobe.
    Il semble qu'être "Populaire" ou "Faciliter la vie..." est plus payant. Ou bien il faut couper des fonctionnaires... Brillant!

  • Jean Richard - Abonné 23 février 2019 11 h 10

    Incohérence

    Épargner, épargner, soit ! Moins consommer, moins consommer, soit ! Mais là où ça ne fonctionne pas très bien, c'est quand on regarde les choses avec un peu de recul.
    Notre économie capitaliste repose en grande partie sur le cycle production-consommation. Pour doper la consommation, on fait appel au crédit. Combien de maisons dans nos jeunes banlieues sont-elles libres d'hypothèque ? Un faible pourcentage. Combien de bagnoles sur nos routes sont-elles entièrement payées ? Très peu, même celles qui sont au milieu de leur vie utile. Et combien de cartes de crédit sont-elles vides, ou du moins remises à zéro une fois par mois ?
    Si tous les moins de 30 ans se mettaient à cesser de consommer afin d'épargner (chose peu probable car ce n'est qu'une minorité qui parvient à épargner), ça pourrait suffire à faire ralentir l'économie – et l'économie capitaliste n'aime pas les ralentissements car elle est fondée sur la croissance infinie.
    Les ralentissements économiques et à l'extrême, les récessions, font le bonheur d'une poignée de gens et le malheur de la grande majorité. Notre économie, c'est une loterie. Il n'y a que peu de numéros chanceux. Lors des crises économiques, bien des petites fortunes s'écroulent comme des châteaux de cartes.
    Le rêve d'une retraite à 45 ans est-il socialement sain ? Il le serait si les jeunes retraités voulaient bien s'engager socialement, pour remplacer le lien social qu'ils ont rompu en quittant le milieu du travail prématurément. Mais si c'est pour passer le reste de sa vie sur des terrains de golfe ou sur la plage à contempler son nombril, c'est discutable.
    Avouons toutefois que le milieu du travail semble s'obstiner à empêcher les gens d'avoir un certain bonheur ou du moins, une certaine satisfaction à faire son boulot. Que faire pour que les 30 ou 40 heures passées chaque semaine au travail ne soient pas 30 ou 40 heures à rêver de retraite ?

  • Retraite 101 - Inscrit 23 février 2019 13 h 23

    Merci de parler du mouvement FIRE

    Bonjour Karl,

    C'est un excellent article! Merci beaucoup de parler du mouvement FIRE. Pour ceux qui sont intéressés, nous avons une petite communauté québécoise du mouvement FIRE (forum et blogues).

    Au plaisir d'avoir collaboré avec vous.
    Retraite101

  • Jeanne M. Rodrigue - Inscrite 23 février 2019 13 h 44

    Je, me, moi...


    Étudier de nombreuses années pour ensuite redonner à la société québécoise ce qu’elle nous a permis de réaliser - à relativement peu de frais, comparativement à d’autres collèges ou universités canadiennes - aimer son travail parce que ce n’était pas seulement un « travail » choisi mais une façon de redonner à la collectivité ce qu’on a reçu individuellement, n’est ce pas remplir une dette envers la collectivité?

    Et bosser, en se serrant - un peu- la ceinture pendant environ une vingtaine d’année pour ensuite se la couler douce pendant les quarante, voire les cinquante prochaines années, n’est ce pas plutôt un acte profondément égocentrique?

  • Patrice Martin Dumas - Inscrit 23 février 2019 13 h 46

    Cohérence

    On saisit bien, à la lecture de ces deux premiers commentaires, qu'il peut s'avérer difficile pour ces jeunes familles, libérées du salariat, de faire pleinement accepter leurs choix par la société environnante. Le sentiment d'envie qui marque cette libération en est la cause la plus vraisemblable. Le choix de ces familles économes est par ailleurs cohérent, dans la mesure où ces familles ne prônent pas la sur-consommation et vivent sobrement, profitant du luxe de choisir à quoi occuper leur temps. S'il se trouve un paradoxe, il tient plus précisément au fait que plusieurs de ces familles comptent sur des résultats boursiers significatifs pour assurer leur subsistance, des résultats qui dépendent souvent eux-mêmes, à ce jour, de pressions productivistes intenses imposées aux salariés encore dépendants financièrement. Cela dit, imaginer le développement de notre système de production-consommation sans mettre en péril nos éco-systèmes et la satisfaction de nos besoins essentiel (le droit à la survie et pourquoi pas, celui de prendre le temps de savourer l'amour) est tout à fait envisageable. Il suffit de sortir des ornières idéologiques de notre époque. Lire sur la consumocratie (contraire au concumérisme), est un bon point de départ.

    • Louis Fortin - Abonné 23 février 2019 22 h 57

      Pas nécessairement. Dans les fondements de ce mouvement, indépendance financière ne rime pas avec fin de vie active. L'implication dans des causes sociales, le bénévola et une participation accrue dans la vie communautaire y sont d'ailleurs fortement valorisée (voir le gouru des gouru Mister money mustach). Ces personnes ne sont pas plus égoïste que les autres, elles sont plus économes et cela leur donne une liberté d'action accrue pour choisir comment elles vont redonner à la société si elle décite de le faire.