Autres générations, autre vision du marché de l’emploi

Au fil des générations, la valeur accordée au travail a changé, et avec elle, la façon d’envisager la retraite. À quoi doivent s’attendre les prochaines générations de retraités ? Le Devoir a recueilli les explications de Jacques Hamel, sociologue à l’Université de Montréal et membre de l’Observatoire Jeunes et Société. Propos recueillis par Isabelle Paré.

Comment le rapport au travail a-t-il changé au cours des dernières décennies ?

Avant la Deuxième Guerre, la plupart des gens occupaient des emplois médiocres, à très bas salaire. Après la guerre, la montée des syndicats a permis l’accès à des salaires raisonnables, à des droits protégés, et a donné l’espoir d’accéder à « l’American way of life », notamment l’accès à la propriété et la possibilité de faire des économies. Ces gens pouvaient espérer une retraite assez confortable. Tout cela a contribué à donner une valeur importante au travail.

À partir de 1968, la génération suivante a eu accès à des emplois beaucoup mieux rétribués, requérant des diplômes universitaires, notamment dans la fonction publique. C’est pour elle que sont apparus les slogans sur la retraite à 55 ans, car elle a pu faire des provisions, permettant une retraite précoce. Cela a aussi coïncidé avec l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, qui a permis aux ménages de faire de plus grandes économies.

La génération que vous décrivez est déjà arrivée à l’âge de la retraite. Qu’est-ce qu’ont vécu et que vivront les générations suivantes ?

Les X (1961 à 1981), eux, ont écopé de mutations importantes dans le secteur de l’emploi, de la précarité et de l’émergence du travail autonome. Ils l’ont eu « à la dure » et ont mis plus de temps à trouver un emploi. Ils ont dû penser à d’autres modes d’épargne. La génération Y, celle des millénariaux (1980 à 2000), a plutôt connu une grande disponibilité d’emplois, mais sans la sécurité garantie.

Est-ce que ces mutations ont changé la façon d’envisager le travail ?

Ce qui a changé avec les millénariaux, c’est que l’emploi n’est plus perçu comme l’unique moyen de s’intégrer à la société. Ils ont souvent peu d’attaches ou de loyauté envers leurs employeurs. Cette génération est plus réfractaire aux instances collectives et préfère négocier ses conditions d’emploi elle-même. Cette approche plus individualiste (et non pas égoïste) est une tendance massive, on cherche en quelque sorte à se créer soi-même.Pour plusieurs jeunes, le travail n’a plus la valeur cardinale d’autrefois et n’est plus la seule façon de se réaliser. On peut le faire en marge du travail, par le biais d’activités citoyennes, de bénévolat, de diverses activités qu’on juge passionnantes. Le travail est davantage perçu comme un moyen, pas une fin en soi. Cela avait déjà commencé dans les années 1970, mais aujourd’hui, c’est une tendance générale.

Ce qui a changé avec les millénariaux, c’est que l’emploi n’est plus perçu comme l’unique moyen de s’intégrer à la société. Ils ont souvent peu d’attaches ou de loyauté envers leurs employeurs.

Qu’est-ce que cela laisse présager pour la retraite des plus jeunes générations ?

Quand on est jeune, c’est normal d’être insouciant envers la retraite, car c’est encore très abstrait. Plusieurs ont vécu dans le confort matériel que leur ont apporté leurs parents et veulent profiter de la vie maintenant. Ce qui est plus inquiétant, ce sont les récentes enquêtes qui montrent un très fort taux d’endettement chez les jeunes millénariaux. En tout cas ceux de la classe moyenne, qui ont des cartes de crédit surchargées. Doit-on s’en étonner ? Les représentants des banques se promènent dans les couloirs des universités pour vendre leurs produits. Les jeunes sont bombardés d’informations et sollicités par la publicité sur les réseaux sociaux.

L’âge de la retraite est sans cesse repoussé dans plusieurs pays. Est-on donc loin de la retraite dorée à 55 ans, idéalisée par les générations précédentes ?

Oui, le report de l’âge de la retraite a un impact sur les comportements, car plusieurs jeunes travailleurs se disent : « Pourquoi faire tout de suite des économies et me serrer la ceinture si je dois travailler jusqu’à 70 ans ? » La jeunesse n’est pas un bloc homogène, certains prennent de gros risques en n’épargnant pas. Mais d’autres choisissent des modes de vie plus modestes pour pouvoir travailler moins d’heures.

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