La Banque du Canada aura plus de mal à lutter contre la prochaine crise

Le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, a donné une conférence devant plus de 600 membres de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, jeudi.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, a donné une conférence devant plus de 600 membres de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, jeudi.

Il sera plus difficile de lutter contre la prochaine crise économique, craint le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz.

Avec un taux directeur à seulement 1,75 %, la banque centrale est encore loin d’avoir retrouvé toute la capacité d’action nécessaire pour répondre à une éventuelle récession, a expliqué le banquier central en entrevue au Devoir jeudi. Le problème sera encore plus grand si, comme on l’appréhende, la crise est provoquée par l’escalade en cours des tensions commerciales.

Invité à donner une conférence devant plus de 600 membres de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM) quelques minutes auparavant, Stephen Poloz y avait d’abord répondu par une boutade à la question de l’animateur qui voulait savoir quels problèmes l’empêchaient de dormir la nuit entre l’endettement des ménages canadiens, la guerre commerciale déclarée par les États-Unis à plus d’un pays ou encore l’utilisation de plus en plus fréquente du mot « récession » par les journalistes et les analystes. « En fait, je dors comme un bébé, a-t-il affirmé, pince-sans-rire. Je veux dire vraiment. Je me réveille toutes les deux heures en criant. »

Redevenu parfaitement sérieux en entrevue au Devoir, le gouverneur a commencé par répéter que son institution n’anticipe pas de récession dans un avenir prévisible, tout en rappelant que « les périodes d’expansion économique ne meurent pas de vieillesse ». Il a aussi reconnu qu’avec un taux directeur à seulement 1,75 %, la Banque est loin d’avoir reconstitué toutes les réserves de munitions dont elle disposait avant que n’éclate la dernière crise financière il y a dix ans, même si, depuis, les banques centrales ont appris qu’elles pouvaient franchir le mur des taux d’intérêt à 0 %, en s’engageant, par exemple, à les laisser là pendant une durée prolongée ou encore en gonflant leur portefeuille d’actifs.

Une récession qui serait provoquée par une guerre commerciale « serait la pire » pour une banque centrale comme la sienne, a-t-il expliqué, « parce que nous n’aurions pas les outils pour en compenser les effets ». En effet, contrairement à la dernière crise financière, où ce qui manquait à l’économie était des liquidités pour financer les consommateurs et les entreprises, une escalade des tarifs douaniers et le démantèlement des chaînes de valeurs mondiales viendraient réduire la productivité et diminueraient ainsi la capacité même de croissance des économies, avec ou sans baisses des taux d’intérêt. En fait, les tarifs sur les importations et la chute probable des devises des plus petits pays, comme le Canada, pourraient même provoquer une hausse des prix qui forcerait les banques centrales à relever, plutôt que réduire, leurs taux d’intérêt pour défendre la crédibilité de leur politique monétaire.

Le coup de pouce d’Ottawa

Si les pays ne parviennent pas à faire la paix commerciale, ils pourront au moins compter sur « la coopération plus forte que jamais » de leurs banques centrales, a affirmé Stephen Poloz devant la CCMM. Il admet, là aussi, que « collectivement, on dispose de moins de marge de manoeuvre » et que pour cette raison on « espère pouvoir continuer à seulement astiquer nos camions de pompier ».

Les gouvernements peuvent aussi aider l’économie à se relever par leurs politiques budgétaires. En fait, lorsque les taux d’intérêt des banques centrales sont déjà bas et que les gouvernements disposent d’un marge financière, ils sont même les mieux placés pour le faire. Devant la CCMM, Stephen Poloz a cité l’exemple de l’augmentation des transferts sociaux et du programme d’infrastructures du gouvernement Trudeau qui a permis, de 2015 à 2018, d’avoir le même effet, mais plus rapidement, qu’aurait obtenu la Banque du Canada en réduisant ses taux d’intérêt d’au moins 0,5 point de pourcentage. Dans les deux cas, on se retrouvait avec une augmentation de l’endettement, a expliqué en entrevue le gouverneur, soit celle du gouvernement à Ottawa qui disposait d’une certaine marge de manoeuvre financière, soit celles des ménages canadiens qui étaient déjà lourdement endettés.

Une affaire de jugement

Stephen Poloz s’est aussi félicité du resserrement des règles dans le marché immobilier en matière, notamment, de prêts hypothécaires. Bien qu’il estime qu’il soit encore trop tôt pour dresser un bilan et admet que cela a peut-être compliqué l’accès à la propriété, particulièrement pour les plus jeunes, il fait observer que la situation actuelle est quand même préférable qu’à l’époque, pas si lointaine, où les prix augmentaient « de 10 % à 15 % par année » et qu’on pouvait s’endetter bien au-delà des limites raisonnables.

« Au lieu du processus mécanique réglé au quart de tour que bien des gens imaginent, la politique monétaire ressemble beaucoup plus à un exercice de gestion des risques », a expliqué à son auditoire le banquier central. La Banque du Canada continue de vouloir ramener son taux directeur jusqu’à un niveau neutre, c’est-à-dire qui ne stimule ni ne freine la croissance et qu’elle situe quelque part entre 2,5 % et 3,5 %. « Cependant, la trajectoire jusqu’à cette fourchette neutre est très incertaine. » La prochaine décision est attendue le 6 mars.