Cryptomonnaies: Quadriga obtient un délai pour trouver 250 millions perdus

L’avocat de Quadriga, Me Maurice Chiasson, a demandé mardi un délai de 30 jours à un juge de Halifax pour lui permettre de récupérer quelque 250 millions de dollars qui appartiennent à ses clients.
Photo: Andrew Vaughan La Presse canadienne L’avocat de Quadriga, Me Maurice Chiasson, a demandé mardi un délai de 30 jours à un juge de Halifax pour lui permettre de récupérer quelque 250 millions de dollars qui appartiennent à ses clients.

Un juge de la Cour suprême de la Nouvelle-Écosse a accordé mardi trente jours à Quadriga pour retrouver les quelque 250 millions de dollars en cryptomonnaies et en espèces qui sont inaccessibles depuis l’annonce de la mort de son fondateur. Ce délai permet au plus important site canadien d’échange de cryptomonnaies de se mettre pour l’instant à l’abri d’actions en justice, mais il ne calme pas la grogne des utilisateurs floués qui cherchent toujours des réponses.

Quadriga est sous les projecteurs depuis le 14 janvier, lorsqu’elle a annoncé le décès de son fondateur Gerald Cotten. Selon le site d’échange de cryptomonnaies, M. Cotten est mort en décembre lors d’un voyage en Inde. Le hic, c’est qu’il était le seul à posséder les codes d’accès des portefeuilles de cryptomonnaies se trouvant sur son ordinateur portable, indiquent les documents judiciaires déposés par l’entreprise.

« C’est comme si M. Cotten vendait de l’or et permettait aux gens d’entreposer leurs lingots dans une grosse voûte. Il est le seul à avoir le code pour débarrer le coffre-fort et il est mort, donc on ne peut plus avoir accès à l’or », illustre Jonathan Hamel, le fondateur de l’Académie Bitcoin, une firme qui accompagne les organisations qui veulent se familiariser avec le bitcoin ou la chaîne de blocs.

Résultat : la plateforme établie à Vancouver doit 70 millions de dollars en devises et l’équivalent de 180 millions en cryptomonnaies à environ 115 000 utilisateurs.

40 000 $ perdus ?

« Est-ce que je vais avoir accès à mon compte ? Sûrement. Est-ce que je vais ravoir mon argent ? Probablement pas, parce que l’entreprise va sûrement faire faillite », confie au Devoir un investisseur québécois qui pourrait perdre les quelque 40 000 $ contenus dans son compte Quadriga au moment où la plateforme a décidé de suspendre ses activités.

Il affirme qu’il était tout à fait conscient des risques qu’il prenait en transigeant sur cette plateforme et il ne se plaint pas des pertes qu’il pourrait subir. Mais comme plusieurs autres investisseurs adeptes des cryptomonnaies, il demeure sceptique face aux explications fournies par l’entreprise jusqu’à maintenant : Gerald Cotten est-il réellement mort ? Peut-on se fier au certificat de décès qui circule sur Internet ? Était-il véritablement le seul à posséder les codes pour accéder aux cryptomonnaies ? soulève-t-il.

Sur les forums spécialisés, plusieurs tentent de trouver des réponses et espèrent qu’une enquête de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) permettra de faire la lumière sur cette affaire.

Interrogée à ce sujet, la caporale Louise Savard indique par courriel que « la GRC est au courant des allégations portées contre Quadriga », mais que la police fédérale ne fournira aucune information supplémentaire.

Aucune protection

En attendant que le voile de mystère se dissipe, le cas Quadriga provoque des débats au sein de la communauté habituée des cryptomonnaies, notamment au sujet de l’encadrement du secteur.

« Je pense qu’il faut qu’il y ait un wake up call dans ce secteur d’activité, affirme Louis Roy, associé en certification et leader en technologie de la chaîne de blocs chez Raymond Chabot Grant Thornton (RCGT). Qadriga est un excellent exemple de ce qui peut mal tourner. »

« Si on veut que le secteur évolue, il faudra le soumettre à une réglementation qui protège les investisseurs et les épargnants. On a déjà une réglementation, mais il faut qu’elle soit ajustée », dit-il.

À l’Autorité des marchés financiers (AMF), la directrice principale Fintech, innovation et encadrement des dérivés, Lise Estelle Brault, confirme que les échanges de cryptomonnaies ne sont pas couverts par la Loi sur les valeurs mobilières, comme d’autres formes d’investissement.

« Les investisseurs qui s’intéressent aux cryptomonnaies […] le font à leurs risques, sans aucun encadrement et sans aucun recours en cas de problème, comme on le voit aujourd’hui », souligne-t-elle.

Accident de parcours ?

Jonathan Hamel, de l’Académie Bitcoin, reconnaît qu’il est surprenant de constater que le fondateur de Quadriga était apparemment le seul à avoir accès aux portefeuilles de cryptomonnaies, mais il perçoit en quelque sorte cette affaire comme un accident de parcours.

« C’est important de faire la distinction : ce n’est pas un bug avec les bitcoins qui fait en sorte que 250 millions de dollars ont été gelés. C’est une mauvaise manipulation et de la négligence qui auraient facilement pu être évitées », soutient-il.

« Je ne pense pas qu’il y a lieu de réglementer spécifiquement les cryptomonnaies. Des événements comme ceux-là, ça nettoie le marché des mauvais acteurs. C’est malheureux si des gens perdent de l’argent, mais je pense qu’au bout du compte, le marché devient de plus en plus mature. »

À son avis, le cas Quadriga incitera naturellement les autres sites d’échange de cryptomonnaie à démontrer leur solvabilité et la fiabilité de leurs procédures. À l’inverse, l’investisseur québécois qui pourrait perdre les dizaines de milliers de dollars qu’il a investis par l’entremise de Quadriga souhaite un meilleur encadrement du secteur des cryptomonnaies.

« C’est sûr qu’on a besoin d’une réglementation, lance-t-il. C’est beaucoup d’argent que des Canadiens vont perdre, donc je pense que ça va inciter les institutions à bouger. »


Petit lexique de la cryptomonnaie

Chaîne de blocs

C’est la technologie sur laquelle s’appuient les cryptomonnaies : un système décentralisé qui permet de transmettre des informations entre utilisateurs de manière sécurisée, sans passer par un intermédiaire.

Portefeuille chaud (« hot wallet »)

Il s’agit d’un portefeuille en ligne auquel on peut avoir accès directement pour faire des échanges.

Portefeuille froid (« cold wallet »)

C’est un système qui permet de stocker les cryptomonnaies sans être connecté à Internet.