Cinq clés pour mieux comprendre la crise au Venezuela

Des manifestants dans les rues de Caracas
Photo: Yuri Cortez Agence France-Presse Des manifestants dans les rues de Caracas

La réunion du Groupe de Lima qui s’est tenue à Ottawa lundi avait pour but d’offrir une réponse à la crise vénézuélienne, qui est politique et sociale, mais d’abord et avant tout économique. Voici cinq clés pour comprendre pourquoi la planète est aujourd’hui tournée vers ce pays d’Amérique du Sud.

Joueur « secondaire »

À l’échelle de la planète, et même de l’Amérique du Sud, le Venezuela est loin d’être une grande puissance. « C’est un joueur secondaire », résume le professeur de science politique et chercheur au Centre d'études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM) Philippe Faucher, qui s’intéresse particulièrement à l’économie de l’Amérique latine.

Entre le début des années 1980 et le tournant des années 2010, le pays se classait généralement au 3e ou au 4e rang parmi les pays d’Amérique du Sud au chapitre du PIB, derrière le Brésil et l’Argentine. La forte baisse des prix du pétrole survenue en 2014 l’a cependant fait dégringoler : il est aujourd’hui au 7e rang, derrière des pays près de deux fois moins populeux, comme le Chili et l’Équateur.

Économie pétrolière

Le Venezuela a des échanges commerciaux limités avec les autres pays d’Amérique du Sud et appuie son économie presque exclusivement sur ses abondantes ressources pétrolières, dont la nationalisation a débuté en 1976. Depuis les années 1960, le pétrole a presque toujours représenté plus de 90 % des exportations du pays. Selon les dernières données fournies par la Banque mondiale, cette proportion était de 98 % en 2017.

 

Or, depuis la crise financière de 2008 et la dégringolade des cours du pétrole quelques années plus tard, les revenus de l’État ont dramatiquement chuté. À cette baisse des prix s’ajoute le fait que les États-Unis, qui étaient jusqu’à récemment les principaux acheteurs du pétrole vénézuélien, n’ont presque plus besoin de cette ressource depuis qu’ils peuvent produire eux-mêmes du pétrole de schiste. « Le Venezuela, depuis de nombreuses années, a plus besoin des raffineurs américains [pour raffiner son pétrole lourd] que les Américains ont besoin du pétrole vénézuélien », fait remarquer le professeur Faucher.

Inflation galopante

Le manque de revenus de l’État vénézuélien a eu un effet domino sur l’ensemble de l’économie : coupes dans les programmes sociaux, pénuries alimentaires, hyper inflation, hausse vertigineuse du prix des denrées et baisse du pouvoir d’achat des consommateurs ayant entre les mains une monnaie qui ne vaut presque plus rien.

« Le pays est en faillite complète », affirme sans détour Philippe Faucher. C’est cette crise qui a jusqu’à maintenant poussé trois millions de Vénézuéliens à fuir leur pays, un chiffre qui pourrait atteindre cinq millions d’ici la fin de l’année, a indiqué la semaine dernière la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland.

Selon les prévisions du Fonds monétaire international, la population du Venezuela diminuera de près d’un million de personnes entre 2019 et 2020, passant de 28 à 27,1 millions.

Militaires en contrôle

Le bras de fer entre le président Nicolás Maduro et son opposant Juan Guaidó, qui s’est déclaré président par intérim, n’est pas qu’une crise politique, soutient M. Faucher. « C’est une bataille pour reprendre le contrôle des ressources et du fonctionnement de l’économie », dit-il.

Le président Maduro a nommé un ancien général, Manuel Quevedo, à la tête de la PDVSA, la compagnie nationale du pétrole vénézuélien, ce qui signifie en quelque sorte que « les militaires ont pris le contrôle de l’économie », note le professeur.

« Dans les dictatures militaires, on pense toujours à la politique, à la censure, à l’autoritarisme, mais jamais au fait que ces gens-là se mettent aussi à contrôler les ressources économiques. »

Horizon bouché

Si Juan Guaidó en venait à écarter Nicolás Maduro du pouvoir et à s’imposer, on ne sait pas quel sort il réserverait aux militaires qui ont entre les mains les principaux leviers économiques du Venezuela, et encore moins ce qu’il pourrait faire pour remettre l’économie du pays sur les rails.

« Ça fait 50 ans qu’on leur dit [de diversifier leur économie], ça fait 50 ans qu’ils le savent, ça fait 50 ans qu’ils n’ont rien fait », souligne Philippe Faucher.


Pour se défaire de sa dépendance au pétrole, l’État pourrait miser sur d’autres secteurs économiques. Cela nécessiterait cependant des investissements importants que le Venezuela ne peut pas se permettre en raison de sa dette colossale, explique le professeur.

« À court et à moyen terme, ils vont devoir confier ces investissements à des étrangers. Ces étrangers vont exiger des garanties, mais le gouvernement ne sera pas capable de les fournir. Ça s’annonce donc long et pénible. »