Les sources de la croissance médiocre des salaires

La première vice-gouverneure de la Banque du Canada, Carolyn Wilkins, a présenté la croissance des salaires comme un « élément essentiel » à la réussite des entreprises, s’adressant à la communauté d’affaires de Toronto jeudi.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La première vice-gouverneure de la Banque du Canada, Carolyn Wilkins, a présenté la croissance des salaires comme un « élément essentiel » à la réussite des entreprises, s’adressant à la communauté d’affaires de Toronto jeudi.

Les salaires n’augmentent pas autant qu’ils le devraient et le problème pourrait bien ne pas s’arranger avant longtemps.

Carolyn Wilkins avait choisi un thème tout spécial pour son discours jeudi devant les gens d’affaires de la Chambre de commerce de Toronto : pourquoi les pénuries de main-d’oeuvre dont se plaignent constamment les entreprises ne font-elles pas augmenter les salaires au Canada ?

Avec un taux de chômage à un creux historique (5,6 %), un taux de participation au marché de l’emploi record de 87 % des travailleurs dans la force de l’âge (de 25 à 54 ans) et une proportion grandissante d’entreprises qui se disent freinées dans leur développement à cause du manque de main-d’oeuvre, on pourrait penser que le pays est arrivé au plein-emploi, a fait remarquer la première vice-gouverneure de la Banque du Canada. Dans ce cas, la théorie économique voudrait que les salaires augmentent au moins autant que l’inflation (2 %) plus les gains de productivité de l’économie (1 %), soit un total d’environ 3 % par an.

Or, l’augmentation des salaires s’est arrêtée à 2,5 % en 2018 après s’être maintenue à 2 % pendant les cinq années précédentes. Une partie du retard s’explique par le fait que cette moyenne canadienne cache des augmentations plus faibles (2 %) dans les provinces pétrolières qui traversent une mauvaise passe et plus fortes (environ 2,7 %) au Québec et en Ontario, mais même là, on reste à court. Cela est d’autant plus étonnant que l’essentiel des nouveaux emplois créés en 2018 l’ont été dans le secteur des services, où les augmentations de salaire ont été plus élevées (2,8 %) que dans celui des biens (1,8 %).

Pistes d’explication

Le Canada n’est pas le seul aux prises avec ce que sa banque centrale qualifie elle-même de « croissance des salaires médiocre », sur laquelle elle a récemment publié plusieurs études. L’OCDE rapportait cet été que la progression des salaires dans les pays riches est aujourd’hui deux fois moindre qu’au moment où le taux de chômage était le même avant la crise et que cette stagnation touche surtout les travailleurs les moins payés.

« Pour autant que je sache, personne n’a trouvé d’explication irréfutable, mais il y a au moins quelques pistes sérieuses », a expliqué Carolyn Wilkins à son auditoire. Encore traumatisés par la dernière crise, plusieurs travailleurs hésiteraient à laisser leur emploi pour en trouver un mieux payé ailleurs. De plus en plus nombreux, les travailleurs âgés seraient particulièrement attachés à leur stabilité professionnelle. On estime également qu’en cette période de rareté de main-d’oeuvre, un poste sur dix est occupé par un travailleur qui n’est pas vraiment à sa place.

D’autres problèmes sont plus structurels et risquent donc de rester plus longtemps dans le portrait. L’un d’eux tient à l’affaiblissement du rapport de force des travailleurs. Les avancées technologiques et la mondialisation les placent aujourd’hui aussi bien en concurrence avec des robots qu’avec des travailleurs des quatre coins du monde. Le recul des syndicats dans les pays développés, rapporte l’OCDE, fait que les conditions de travail de seulement le tiers des travailleurs sont encore régies par des conventions collectives, soit moitié moins qu’il y a trente ans. Le rétrécissement du filet social rend la perte de son emploi plus risquée et coûteuse.

L’intérêt des entreprises

Les entreprises, de leur côté, ont de plus en plus recours à des agences de placement et des sous-traitants, en plus de faire signer à leurs employés des contrats les empêchant d’aller travailler pour un concurrent. Ces concurrents se font aussi plus rares d’ailleurs avec le phénomène, particulièrement marqué au Canada, de concentration des industries autour de quelques géants. « Lorsqu’un petit nombre d’entreprises dominent un secteur donné ou qu’une entreprise devient le seul gros employeur en ville, les travailleurs doivent s’accrocher à leur emploi, peu importent les conditions, salariales et autres », a fait observer Carolyn Wilkins jeudi.

Une solution souvent mise en avant dans ce contexte est de valoriser l’éducation et la formation continue des travailleurs pour améliorer leur employabilité et leur capacité de s’adapter. On recommande aussi d’investir dans l’amélioration de la productivité en tant que source première à la fois du succès des entreprises et de l’augmentation de la richesse à partager.

La croissance des salaires finira par s’accélérer, croit Carolyn Wilkins. Mais elle avait tout de même un message pour les membres de la Chambre de commerce de Toronto qui se demanderaient encore, à la fin de son discours, si l’amélioration du sort de leurs employés serait une si bonne affaire. « Il s’agit d’un élément essentiel à la réussite de votre entreprise, leur a rappelé la banquière centrale. Si vous n’offrez que des postes précaires et mal rémunérés, la demande pour vos produits et services finira par en souffrir. »