Téo Taxi: un modèle voué à l’échec?

La compagnie Téo Taxi a fermé ses portes mardi matin et tous les chauffeurs ont été licenciés.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La compagnie Téo Taxi a fermé ses portes mardi matin et tous les chauffeurs ont été licenciés.

Avec la fin des activités de Téo Taxi annoncée mardi, c’est la « révolution » de l’industrie du taxi traditionnelle promise par Alexandre Taillefer qui vole en éclats. L’ambitieux modèle d’affaires dévoilé en grande pompe il y a trois ans était-il voué à l’échec ?

Le 18 novembre 2015, l’ex-« Dragon » Alexandre Taillefer fait salle comble au Reine Elizabeth pour présenter Téo Taxi, qu’il décrit comme une « révolution économique et écologique qui changera le visage de l’industrie du taxi à Montréal ». Sur papier, tout fonctionne. Mais c’était avant que les véhicules électriques verts et blancs se mettent à sillonner les rues de Montréal.

Mis à part l’utilisation de véhicules électriques, l’audace de Téo Taxi tenait notamment au fait d’embaucher des employés à part entière payés au moins 15 $ l’heure plutôt que de compter sur des travailleurs autonomes, comme dans l’industrie du taxi traditionnelle.

Mardi, dans un exposé d’une étonnante franchise, les dirigeants de Téo Taxi ont admis que ce modèle novateur a montré ses limites. En tant que salariés, les chauffeurs de Téo étaient payés même lorsque leur véhicule était vide, ce qui occasionnait des coûts importants. La gestion des horaires a par ailleurs représenté un casse-tête, constate l’entreprise, puisque plusieurs chauffeurs ont choisi de délaisser Téo à certains moments pour travailler dans un taxi traditionnel ou pour Uber.

« L’entreprise peinait à combler certains quarts de travail dans les périodes de forte demande [les jeudis, vendredis et samedis], puisque nombre de chauffeurs préféraient plutôt travailler à leur compte », souligne le document produit par Téo Taxi.

« La fermeture de Téo n’a rien à voir avec la présence d’un syndicat, tient à souligner le porte-parole du syndicat des Teamsters, qui représente les chauffeurs licenciés, Stéphane Lacroix. Par conséquent, on espère que ce modèle de chauffeurs salariés sera exporté à gauche et à droite dans l’industrie du transport. »

Pas aussi efficace que prévu

La chute de Téo Taxi s’explique également par des coûts d’exploitation élevés et d’importantes contraintes opérationnelles. La compagnie reconnaît que les revenus ont été insuffisants pour couvrir les salaires, l’électricité, l’entretien, le recrutement des chauffeurs et les dépenses en infrastructures et en technologie.

Concrètement, l’achat de 192 voitures électriques, l’emploi de 455 chauffeurs et l’installation de 138 bornes de recharge ont nécessité des investissements colossaux que les gains d’efficacité n’ont pas pu entièrement compenser.

« La promesse de Téo, c’était de dire qu’avec les données accumulées sur les clients et le modèle permettant d’optimiser l’utilisation des véhicules, […], on allait générer des gains d’efficacité qui allaient contrebalancer les coûts initiaux plus élevés, résume le professeur au Département d’entrepreneuriat et innovation de HEC Montréal Jean-François Ouellet. Dans les faits, c’était pratiquement impossible de prévoir le moment auquel l’entreprise pourrait atteindre la rentabilité. »

L’entreprise peinait à combler certains quarts de travail dans les périodes de forte demande,
puisque nombre de chauffeurs préféraient plutôt travailler à leur compte

La gestion de la flotte de véhicules électriques a aussi posé problème : la plupart des voitures avaient une autonomie limitée, ce qui a obligé l’entreprise à les recharger pendant le quart de travail des chauffeurs. « Une importante source d’inefficacité », observe Téo Taxi. Les voitures Tesla offraient plus d’autonomie, mais les réparations coûteuses et complexes ont fait en sorte que des véhicules sont restés immobilisés « pendant de nombreuses semaines » après un accident de la route.

Moduler les tarifs

« À mon avis, le modèle de Téo, dès le début, n’était pas le bon pour l’industrie du taxi. Ce système avait un problème dès le départ, et maintenant on voit que ça ne fonctionne pas, a commenté mardi le porte-parole des Taxis du Grand Montréal, Michel Aboujaoudé. Si tout l’argent investi dans Téo avait été donné aux intermédiaires de taxi pour moderniser l’industrie, je pense que ça aurait donné de meilleurs résultats. »

Téo Taxi et l’industrie du taxi traditionnelle s’entendent néanmoins sur une chose : la nécessité de réformer les lois et règlements pour rivaliser avec Uber, notamment en ce qui concerne la flexibilité des tarifs. À la différence d’Uber, qui peut faire fluctuer les tarifs selon l’achalandage, ceux de l’industrie du taxi sont déterminés par le taximètre.

« Le fait de ne pas pouvoir modifier le prix en fonction de l’offre et de la demande, économiquement, c’est se tirer dans le pied. Tant et aussi longtemps que Téo et l’industrie du taxi de manière générale demeureront prisonnières de ça, le service ne va pas s’améliorer et Uber va conserver une longueur d’avance », souligne le professeur Ouellet.

Un nouveau règlement doit permettre à l’industrie de déterminer le prix d’une course de taxi avec un autre moyen technologique, mais il se fait attendre depuis deux ans. « Le ministre […] est conscient des défis que doit relever l’industrie du transport rémunéré de personnes et compte poursuivre sa modernisation, notamment avec la réglementation », répond Sarah Bigras, l’attachée de presse du ministre des Transports, François Bonnardel. Aucun échéancier n’est cependant arrêté, dit-elle.

2 commentaires
  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 30 janvier 2019 09 h 05

    Coop EVA

    Il existe depuis peu une alternative pour accroître la mobilité de manière équitable où les utilisateurs qu'ils soient consommateurs ou conducteurs sont respectés, une alternative aux projets prédateurs tels UBER. Il s'agit de la Coop EVA. Celle-ci devrait recevoir de la part d'investisseurs soucieux du développement durable plus d'attention que le projet "glamour" Téo, car elle répond adéquatement à l'évolution des besoins en déplacement dans la perspective réelle de l'économie collaborative. Il ne s'agit pas ici d'une simili économie du partage où la part du lion est accaparée par une multinationale engrangeant les bénéfices au détriment des usagers, mais bien de l'émergence d'une entreprise collective s'apparentant plus au labeur des abeilles qu'au "vol" des dragons. Vous pouvez en savoir plus en vous rendant sur son site https://eva.coop/

  • Serge Lamarche - Abonné 30 janvier 2019 17 h 00

    Uber-Téo

    Je ne comprend pas pourquoi Téo ne suit tout simplement pas le modèle Uber. Centraliser les demandes de taxis et les offrir à leurs chauffeurs. Les chauffeurs compétitionnant entre eux pour le service. Les chauffeurs seraient payés moins cher pour être sur appel et un meilleur tarif en service.
    En tout cas, ça fait beaucoup d'autos électriques à bon prix bientôt.