Taxelco débranche Téo Taxi

Les quelque 400 chauffeurs de Téo Taxi n’avaient été prévenus de rien.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Les quelque 400 chauffeurs de Téo Taxi n’avaient été prévenus de rien.

Le garage de la rue Saint-Jacques aurait normalement vu des dizaines de chauffeurs arriver pour commencer leur journée aux petites heures. Mardi matin, cependant, la seule présence humaine était celle de deux gardiens chargés d’assurer la sécurité du site, installés dans un VUS noir au milieu des voitures électriques. L’aventure Téo Taxi, incapable d’atteindre la rentabilité malgré les millions de ses partenaires financiers, est arrivée au bout de son parcours, un ultime chapitre qui soulève des questions sur le modèle et force maintenant 450 chauffeurs à se trouver un nouvel emploi.

Le revenu horaire était en progression de 20 % depuis 12 mois et la clientèle appréciait le service mais les besoins financiers de Téo se butaient à des actionnaires qui n’avaient plus envie d’injecter de l’argent. À Québec, le premier ministre François Legault a dit que le gouvernement ne pourrait pas, lui non plus, voler au secours de l’entreprise.

« On a entrepris une réflexion au cours des derniers mois avec nos partenaires », a dit Dominic Bécotte, p.-d.g. par intérim de Taxelco, la société mère de Téo, et associé d’Alexandre Taillefer chez XPND Capital. « On a exploré toutes les avenues possibles ainsi que plusieurs scénarios alternatifs. On a conclu que le projet Téo, dans les conditions actuelles, ne serait pas soutenable. » Puisque l’entreprise est privée, les données financières ne sont pas disponibles.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le p.-d.g. par intérim de Taxelco, Dominic Bécotte

Une flotte de voitures électriques, une application dernier cri, des chauffeurs salariés : le modèle de Téo, qui a séduit les capitaux de la Caisse de dépôt, du Fonds FTQ et de Fondaction, en plus d’attirer certaines subventions gouvernementales, aurait eu besoin de changements dans la loi, a dit M. Bécotte. Il n’exclut pas que le modèle puisse revoir le jour éventuellement. « On savait que pour assurer l’avenir du projet Téo, il fallait obtenir des changements réglementaires additionnels, je parle ici d’une flexibilité dans la tarification, par exemple. Force est d’admettre que c’est un élément qui va prendre un certain temps encore pour être changé. »

Les autres sociétés roulent

Les deux autres entités de Taxelco, Diamond et Hochelaga, ne sont pas touchées par cet arrêt. C’est avec ces deux sociétés que se poursuivront les « efforts de modernisation et d’électrification de l’industrie du taxi afin de permettre une mobilité urbaine durable à Montréal », selon Taxelco.

La flotte de Téo compte environ 190 voitures et l’application a été téléchargée 300 000 fois. Mais des questions demeurent. Les voitures ne pourront pas automatiquement être redistribuées aux deux autres flottes. Par exemple, l’empattement trop petit des modèles Soul de Kia ne respecte pas les exigences réglementaires de l’industrie traditionnelle. Taxelco doit aussi discuter avec les propriétaires des permis de taxi qu’elle loue et se penche sur le cas des chauffeurs qui perdent leur emploi.

« Je n’avais plus grand espoir », a confié un chauffeur au Devoir. La gestion des opérations, selon lui, était devenue « chaotique ». L’entreprise s’est engagée à payer les sommes dues pour les heures travaillées, selon le syndicat. Mais le chauffeur s’inquiète du versement des primes liées à la fin de 2018 et des indemnités de vacances. Les Teamsters, qui représentent les chauffeurs depuis l’automne, souhaitent pour leur part s’assurer que « les indemnités de départ seront payées, tel que le prévoit la loi ». Les négociations de convention collective n’avaient pas encore commencé.

Sommes en cause

L’actionnaire majoritaire de Taxelco est XPNDCroissance, les deuxième et troisième actionnaires étant la Caisse de dépôt et placement et le Fonds FTQ. M. Taillefer, qui n’a pas souhaité faire de commentaires, n’est plus impliqué auprès de Taxelco depuis le mois de mai 2018 et a quitté le conseil d’administration.


« Situons l’investissement dans son contexte, c’est du capital de risque », a dit le porte-parole de la Caisse de dépôt, Maxime Chagnon. L’exposition directe et indirecte de l’institution, dans Taxelco et dans XPNDCroissance, est d’environ 15 millions. « Téo avait de grandes ambitions, mais dans une industrie qui est en transformation. » Des réinvestissements ont eu lieu l’an dernier, assortis de cibles de performance. « Ça n’a pas fonctionné et il fallait prendre une décision », a dit M. Chagnon.

En février 2018, par exemple, des investisseurs ont réinjecté 17 millions dans Taxelco. Il était alors question de XPND Capital, de la Caisse, du Fonds FTQ et de Fondaction. Les fonds devaient servir à embaucher des employés et à acquérir des véhicules. Le Fonds FTQ n’a pas souhaité faire de commentaires pour l’instant.

Téo Taxi a par ailleurs reçu une subvention de 5 millions du gouvernement du Québec en vertu du Projet de modernisation et d’électrification de l’industrie du taxi, un « programme offert à l’ensemble de l’industrie », a dit M. Bécotte. L’entreprise a ensuite bénéficié de crédits de 1,25 million pour l’achat de voitures électriques grâce au programme mis en place par Québec. Téo a aussi reçu un dédommagement de 1 million de dollars pour 24 licences de taxi.

L’entité technologique, pour sa part, demeure en place, et la compagnie souhaite exporter la plateforme, a dit M. Bécotte. « Le modèle d’affaires basé sur des chauffeurs employés a entre autres permis de tester des algorithmes et une intelligence artificielle qui n’auraient jamais pu être développés autrement. […] Plusieurs villes canadiennes et nord-américaines sont intéressées et nous aurons l’occasion de faire des annonces sous peu. »

Avec Marco Bélair-Cirino

1 commentaire
  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 30 janvier 2019 10 h 00

    Coop EVA

    Il existe depuis peu une alternative pour accroître la mobilité de manière équitable où les utilisateurs qu'ils soient consommateurs ou conducteurs sont respectés, une alternative aux projets prédateurs tels UBER. Il s'agit de la Coop EVA. Celle-ci devrait recevoir de la part d'investisseurs soucieux du développement durable plus d'attention que le projet "glamour" Téo, car elle répond adéquatement à l'évolution des besoins en déplacement dans la perspective réelle de l'économie collaborative. Il ne s'agit pas ici d'une simili économie du partage où la part du lion est accaparée par une multinationale engrangeant les bénéfices au détriment des usagers, mais bien de l'émergence d'une entreprise collective s'apparentant plus au labeur des abeilles qu'au "vol" des dragons. Vous pouvez en savoir plus en vous rendant sur son site https://eva.coop/