Les multinationales à l’heure de la «moudialisation»

Les chefs des multinationales composaient environ les deux tiers des 3000 participants au Forum de Davos.
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse Les chefs des multinationales composaient environ les deux tiers des 3000 participants au Forum de Davos.

Les temps sont durs pour les multinationales, en dépit des apparences. Elles le doivent à l’essoufflement de la mondialisation, ou à sa transformation.

La très chic station de ski de Davos, dans les Alpes suisses, a accueilli cette semaine une autre édition de son fameux Forum économique mondial. On y a fait grand cas de l’absence de la plupart des principaux dirigeants politiques, qui étaient tous retenus à la maison avec l’un ou l’autre des symptômes de la crise que traverse actuellement la mondialisation libérale dont ce Forum s’est fait le champion. On y a moins parlé des chefs des multinationales qui composaient environ les deux tiers des 3000 participants et qui se demandent, eux aussi, comment ils vont se tirer d’affaire au cours des prochaines années.

Ces interrogations existentielles des géants de l’économie mondialisée en surprendront plusieurs. Ne vit-on pas dans un monde où les multinationales ne cessent d’être de plus en plus grosses, au point de commencer à faire de l’ombre aux gouvernements eux-mêmes ?

Dans l’édition de novembre de la revue Diplomatie, les chercheurs québécois Michèle Rioux et Jean-Baptiste Vallantin Dulac rappelaient que sur les 100 entités économiques les plus riches dans le monde en 2016, 69 étaient des entreprises, contre 31 États, et que l’influence de ces géants du monde privé contribuait au creusement des inégalités économiques mondiales, débordait dans le champ du politique et leur permettait même d’établir leurs propres normes et règles de conduite. Au point où un pays, le Danemark, a confié en 2017 à un véritable diplomate un véritable poste d’ambassadeur, non pas auprès d’un autre pays, mais de la Silicon Valley et des autres géants des nouvelles technologies dans le monde.

Géants aux pieds d’argile

On comprend, dans ce contexte, que la concurrence entre multinationales prend parfois des allures de lutte géopolitique entre les pays. On pense évidemment au match de roller derby engagé entre Washington et Pékin pour la domination dans les technologies d’avenir, notamment de réseaux 5G. L’Europe en donne un autre exemple, depuis quelques jours, alors qu’elle envisage de passer outre ses règles antimonopoles en permettant la fusion de ses géants du rail Alstom et Siemens afin d’augmenter leurs chances de résister à leur formidable concurrent chinois CRRC.

Toutes ces tendances, ainsi que l’outrageuse domination des géants du Web dans leur secteur, peuvent donner une fausse impression sur le réel état de santé des multinationales. En fait, leur part dans l’ensemble des profits des compagnies dans le monde a légèrement reculé de 33 % à 31 %, rapporte The Economist dans sa dernière édition. Selon l’ONU, les profits des multinationales ont augmenté de 12 % de 2015 à 2017, contre 30 % pour les entreprises plus locales. Leur soif de se développer à la grandeur de la planète semble aussi diminuer, le volume de l’ensemble des investissements directs étrangers ayant chuté depuis dix ans de l’équivalent de 3,5 % du produit intérieur brut (PIB) mondial en 2007 à seulement 1,3 % l’an dernier.

Une autre mondialisation

La guerre des tarifs commerciaux déclarée par Donald Trump à la Chine et à bien d’autres pays ainsi que le climat d’incertitude que toute cette tension entretient ne sont pas étrangers aux difficultés que traversent les multinationales. Le fait qu’elles soient perçues comme de possibles menaces géopolitiques a amené les États-Unis, la Chine, mais aussi d’autres pays comme le Canada à s’opposer à certaines de leurs acquisitions, voire à leur entrée dans certains secteurs du marché au nom de la sécurité nationale. Leur recours aux paradis fiscaux et à toutes sortes de subterfuges pour réduire artificiellement leurs impôts leur vaut également une attention beaucoup plus serrée de la part du public et des élus.

Mais les multinationales sont aussi victimes d’une perte de vitesse de la mondialisation qu’un auteur néerlandais a qualifiée de « slowbalisation », explique The Economist, qui en fait son titre cette semaine, et qu’on pourrait traduire par « moudialisation ».

Cela tiendrait au fait qu’après s’être étendues à la grandeur de la planète afin de tirer profit au maximum du savoir-faire des uns et des bas salaires des autres, il ne leur reste plus beaucoup de gains à réaliser de ce côté. Et puis, ces grands empires coûtent cher à mettre en place et sont difficiles à gérer efficacement alors que de plus en plus de petites compagnies sont capables à leur tour de profiter des avantages offerts par les faibles coûts des transports, l’Internet et la mondialisation. Elles le peuvent d’autant plus facilement que l’intégration économique se fait de plus en plus sur une base régionale plutôt que mondiale.

Nos économies reposent aussi de plus en plus sur les services, y compris en Chine, et les services se prêtent moins bien au commerce. « On peut facilement remplir un conteneur et l’expédier à l’étranger, mais on ne peut faire de même avec des coiffeurs », résume The Economist avec humour. On peut quand même, bien sûr, exporter des services, comme le démontre Netflix. Mais cela commande généralement une capacité de s’adapter plus finement à la réalité des marchés visés. Cela se traduit aussi sur place par moins de retombées économiques directes (investissements, emplois, impôts versés…) et donc le risque de ne pas être bien reçu.

Non, les temps ne s’annoncent pas aussi faciles qu’on le croit pour les multinationales.