Le plaidoyer des économistes américains pour la taxe carbone

Comme entendu dans la proposition soutenue par 50 grands noms de l’économie américaine, la taxe carbone augmenterait automatiquement chaque année jusqu’à ce que le pays atteigne ses cibles de réduction de gaz à effet de serre.
Photo: John Moore Getty Images / AFP Comme entendu dans la proposition soutenue par 50 grands noms de l’économie américaine, la taxe carbone augmenterait automatiquement chaque année jusqu’à ce que le pays atteigne ses cibles de réduction de gaz à effet de serre.

Les arguments en faveur de l’adoption d’une taxe carbone peuvent être tellement convaincants que c’est un mystère qu’on s’y oppose encore, notamment pour des raisons économiques.

La proposition est la suivante : mettre en place une taxe sur les émissions de gaz à effet de serre équivalant à 50 $US la tonne et qui augmenterait chaque année jusqu’à ce que le pays atteigne ses cibles de réduction de GES. En échange, on retournerait tout de suite cet argent en versements égaux à chaque citoyen et on allégerait le reste de la réglementation sur les émissions de GES. Pour ne pas placer ses entreprises en position désavantageuse par rapport à leurs concurrents étrangers, on ajoute une taxe à l’importation sur les produits provenant de pays où la taxe carbone est inférieure.

Idée nouvelle dont on n’avait jamais entendu parler auparavant ? Non. Fantasme d’environnementalistes déconnectés de la réalité économique et politique ? Non plus. Plutôt, projet porté par une organisation américaine (Climate Leadership Council) commanditée entre autres par Exxon Mobil, GM et Unilever ; et proposition officiellement appuyée par deux anciens secrétaires au Trésor — l’un républicain (George Shultz) et l’autre démocrate (Larry Summers) —, par les quatre anciens présidents de la Réserve fédérale américaine (Paul Volcker, Alan Greenspan, Ben Bernanke et Janet Yellen), par quinze anciens conseillers économiques en chef de la Maison-Blanche et par vingt-sept, non, maintenant vingt-huit lauréats du prix Nobel d’économie.

Rien que du bon

Une fois qu’on admet que les changements climatiques sont bien réels et commandent une réaction urgente, l’adoption d’une taxe carbone apparaît comme « le moyen le plus efficace et rentable » de corriger « un échec bien connu du marché » en y « envoyant un puissant signal de prix » qui permet « à la main invisible des marchés de conduire les acteurs économiques vers un avenir à faibles émissions de carbone », expliquent ces experts dans une pétition publiée dans le Wall Street Journal jeudi.

Ce que les spécialistes en économie comportementale aiment particulièrement dans ce moyen d’action est qu’il trouve une solution à l’un des principaux obstacles à la lutte contre les changements climatiques, c’est-à-dire la propension de tout individu à accorder plus de valeur aux sacrifices qu’il doit personnellement faire à court terme qu’aux gains beaucoup plus importants que d’autres, y compris dans d’autres pays, pourraient en tirer dans une et deux générations. Or, en récupérant immédiatement les quelque 200 milliards de recettes de la nouvelle taxe carbone, ils ne perdent rien à l’augmentation du coût de l’énergie. D’autant plus que plus des deux tiers des ménages américains recevraient ainsi plus d’argent que ne leur coûterait la taxe, à raison d’un remboursement d’environ 2000 $ par année pour une famille de quatre personnes.

Les ménages les plus pauvres profiteraient des gains nets les plus importants, estime-t-on. Pour les aider à profiter encore plus de l’opération, on pourrait leur permettre d’utiliser leurs futurs remboursements en garanties de prêts pour obtenir l’argent nécessaire pour mieux isoler leur logement ou acheter des véhicules et des électroménagers moins énergivores.

Cette taxe carbone serait également bénéfique pour les entreprises et l’économie tout entière, poursuivent ses défenseurs. Les compagnies apprécieraient évidemment l’allégement d’une réglementation parfois lourde et souvent confuse dans le domaine. Comme les ménages qui gagneraient le plus au change seraient aussi ceux qui ont moins les moyens d’économiser, elles profiteraient également d’une hausse prévisible de la consommation. Mais les entreprises aimeraient surtout la fin de l’incertitude avec l’établissement de règles claires leur permettant de planifier et d’investir à long terme.

L’obstacle politique

Ces multiples avantages devraient faire de la taxe carbone une solution « populaire et même populiste », à gauche comme à droite, font valoir ses promoteurs. Son augmentation automatique tant que les cibles de réduction de GES ne sont pas atteintes permet aux élus d’en éviter l’odieux. C’est important parce que le plus grand obstacle à la lutte contre les changements climatiques actuellement n’est pas scientifique ni économique, mais politique. Or, la taxe carbone a la capacité d’amener « des gens qui ne s’entendent sur rien à s’entendre là-dessus. C’est frappant », a déclaré Larry Summers au Financial Times jeudi.

Le poids de ces arguments ne sera, bien sûr, probablement pas suffisant pour convaincre l’actuel occupant de la Maison-Blanche, a-t-il admis, mais la chose pourra être corrigée par son successeur.

Sans vouloir décourager les illustres économistes, il faudrait tout de même leur faire remarquer qu’il n’y a pas qu’aux États-Unis que la taxe carbone rencontre une forte résistance. Ils n’ont, par exemple, qu’à regarder au nord de leurs frontières, où cette opposition est si grande que le gouvernement fédéral doit même, depuis le 1er janvier, en imposer une de force dans quatre provinces sur dix (Ontario, Saskatchewan, Manitoba et Nouveau-Brunswick) qui entendent bien amener l’affaire devant les tribunaux. La taxe — dont les recettes doivent aussi être directement retournées aux familles — n’est pourtant que de 20 $CAN la tonne (15,04 $US) et ne doit graduellement augmenter qu’à 50 $CAN (37,61 $US) d’ici 2022. Or, selon les experts, pour être efficace, elle devrait plutôt se situer au minimum entre 40 $US et 80 $US d’ici l’an prochain et entre 50 $US et 100 $US d’ici 2030.