La dette de plus en plus inquiétante des entreprises

Le Canada se situe au-dessus de la moyenne des pays avancés avec une dette totale dépassant 500 milliards, soit plus de trois fois la taille de son économie.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne Le Canada se situe au-dessus de la moyenne des pays avancés avec une dette totale dépassant 500 milliards, soit plus de trois fois la taille de son économie.

Après la dette des ménages canadiens, puis la dette des gouvernements à la suite de la Grande Récession, c’est de la dette des entreprises qu’on s’inquiète de plus en plus aujourd’hui.

Le temps des Fêtes est inévitablement suivi de son cortège de dettes, d’états de compte et autres factures qui nous rappellent le prix à payer pour les jours d’insouciantes réjouissances passées. Certains trouveront peut-être matière à réconfort en apprenant qu’ils ne sont pas seuls à devoir de l’argent à d’autres. Selon le Fonds monétaire international (FMI), l’ensemble des dettes publiques et privées à l’échelle mondiale atteignait un sommet historique de 184 000 milliards $US en 2017. L’essentiel de cette dette est le fait des pays riches, les États-Unis comptant à eux seuls pour presque 50 000 milliards et le Japon, pour presque 20 000 milliards. Leur poids dans le total va toutefois en diminuant, les économies émergentes ayant commencé, elles aussi, à s’endetter de plus en plus, menées par la Chine, dont la dette dépasse 30 000 milliards.

Ces chiffres étourdissants ne veulent évidemment rien dire si on ne les compare pas à la richesse relative des pays qui doivent supporter cet endettement. La dette mondiale totale était ainsi plus de deux fois plus importante (225 %) en 2017 que le produit intérieur brut mondial, en recul par rapport au pic de 236 % atteint dans les jours les plus sombres de la Grande Récession, mais en légère hausse par rapport à l’année précédente. Cette proportion est particulièrement élevée au Japon, à presque 400 %, contre environ 255 % aux États-Unis et en Chine, et seulement 171 % en Allemagne.

Le Canada se situe au-dessus de la moyenne des pays avancés (266 % du PIB) avec une dette totale dépassant 500 milliards, soit plus de trois fois (304 %) la taille de son économie. Plus des deux tiers de cette dette (71 %) ne viennent pas des gouvernements, mais des entreprises et des ménages du secteur privé.

Multipliée par trois depuis les années 1950, la dette de ce secteur privé « est au centre de l’évolution de la dette mondiale », où elle compte désormais pour près des deux tiers du total, expliquait la semaine dernière le FMI.

De plus en plus d’observateurs se demandent aujourd’hui si la prochaine crise économique ne viendra pas de ce côté, et plus particulièrement de l’endettement des entreprises. En montant absolu, cet endettement équivaut à 70 % du PIB aux États-Unis et à plus de 100 % dans la zone euro, rappelait l’Agence France-Presse, jeudi, alors qu’en Chine, elle est quelque part entre les deux.

On s’en fait surtout pour la dette des compagnies dont la situation financière est tellement bancale que les agences de notation confèrent à leurs titres de dette une nature spéculative, à une décote du statut « d’obligations de pacotille ». De 750 milliards en 2007, la valeur totale de ces dettes de mauvaise qualité dépasse désormais 2700 milliards aux États-Unis, rapportait lundi le Financial Times.

Les risques que plusieurs de ces compagnies se cassent la figure à la première décote venue, au moindre hoquet de l’économie ou après la première hausse des taux d’intérêt de trop apparaissent tellement grands que Steve Eisman, l’investisseur rendu célèbre par le film Le casse du siècle (The Big Short) pour avoir parié sur l’éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis qui allait entraîner la Grande Récession, en a fait son nouveau sujet d’intérêt.

Mauvais souvenir

Il n’est pas le seul. Dans un discours cet automne, l’ancienne présidente de la Réserve fédérale américaine Janet Yellen mettait elle aussi en garde contre le « risque systémique » que représente la dette de ces entreprises. Le danger, explique-t-elle, vient, d’une part, du fait que ces compagnies sont déjà lourdement endettées et, d’autre part, qu’une partie de leurs dettes se retrouve disséminée dans le marché financier sans qu’on en garde trop la trace, comme cela avait été le cas avec les subprimes durant la bulle immobilière américaine.

La grande majorité des observateurs ne craignent quand même pas trop que tout cela tourne encore une fois à la crise financière. La croissance mondiale apparaît encore relativement solide, observaient cette semaine la Banque mondiale comme la Banque du Canada. On subira tout au plus, dans un an ou deux, un ralentissement plus marqué ou une modeste récession.

Le problème est qu’il n’en faudra probablement pas plus aux entreprises — comme aux ménages — les plus endettées pour se retrouver en sérieuse difficulté. L’autre problème, rappelait mardi le chroniqueur du Financial Times Martin Wolf, est que le fort niveau d’endettement de certains gouvernements les empêchera aussi de déployer les mesures de relance économique nécessaires pour rebondir le plus vite possible.