La laine québécoise s'est faufilée dans l’oubli

Photo: France Custeau Les éleveurs France Custeau et Louis Desrosiers, de Saint-François-Xavier-de-Brompton, ont décidé en 2012 de se constituer un troupeau de race finnoise pour produire une laine de qualité.

La laine de nos moutons, ce n’est plus nous qui la cardons ni la filons. L’industrie de la laine, autrefois florissante au Québec, s’est progressivement faufilée dans l’oubli, emportant avec elle un pan de notre histoire et de notre patrimoine industriel. Faute de rentabilité, les moulins à carder ont fermé un à un, les bobines de plusieurs entreprises de filature ont cessé de tourner et les éleveurs de moutons ont orienté leur cheptel vers la production de viande. Aujourd’hui, bien heureux qui réussira à trouver un bas de laine 100 % québécois…

Et pourtant, que de chandails et de tuques ont été tricotés dans cette laine qui picotait. Que d’amour a été tissé dans ces vêtements que tant de grands-mères ont confectionnés pour leurs petits. Et que de manteaux et de bottes ont été doublés par cette toison qui aidait à traverser nos hivers jadis si arides.

Mais les temps ont bien changé. Alors qu’autrefois la laine des moutons pouvait rapporter autant à un éleveur que la viande d’agneau, la situation s’est aujourd’hui inversée. « Le prix de la toison oscille ces temps-ci entre 30 et 80 cents la livre et une brebis produit entre 5 et 10 livres de laine par année », rapporte David Mastine, président de la Coopérative canadienne des producteurs de laine.

Avec un prix de tonte fixé entre 3 et 5 $ par bête, la marge de profit est inexistante. « En gros, le prix que le producteur obtient pour la laine couvre le coût de la tonte et c’est tout », explique David Mastine.

Un faible coût qui est en partie lié à la faible qualité de la laine produite au Québec. Avec le temps, les races à laine comme le rambouillet, le finnois, le wenslaydale ont laissé leur place dans les élevages à des races reconnues davantage pour la qualité de leur viande, comme le suffolk, le romanov, le hampshire et le dorset.

Dans cette pratique de gestion intensive axée sur le marché de la viande, les brebis mettent bas deux fois par année plutôt qu’une. Pour accélérer le rythme d’agnelage, les éleveurs tondent les brebis plus fréquemment, ce qui crée une fibre plus courte et plus grossière. « Or, plus la laine est fine, meilleure est sa qualité, rend compte David Mastine. Quand la laine pique, c’est que la fibre est plus épaisse. »

Le prix de la toison oscille ces temps-ci entre 30 et 80 cents la livre et une brebis produit entre 5 et 10 livres de laine par année. En gros, le prix que le producteur obtient pour la laine couvre le coût de la tonte et c’est tout.

 

Une rentabilité mise à mal

Dans les années 1990, la Filature Lemieux, qui file de la laine depuis 1906 en Beauce, a décidé de cesser de s’approvisionner en laine auprès des éleveurs québécois.

« Jusqu’à ce moment-là, on faisait la collecte de pratiquement tout ce qui se produisait au Québec », se rappelle Serge Lemieux, président de l’entreprise familiale.

« Mais ça devenait impossible d’avoir une production constante, d’obtenir un produit qu’on pouvait répéter du point de vue notamment de la longueur de la fibre et de la couleur », explique-t-il.

Filature Lemieux devait également s’occuper de la fastidieuse étape du lavage de la fibre à l’époque où l’entreprise utilisait de la laine québécoise. Or, pour se conformer aux règles environnementales devenues plus strictes, de coûteux investissements auraient été nécessaires pour mettre à jour les équipements.

L’entreprise de Saint-Éphrem-de-Beauce, qui est la seule filature de niveau industriel toujours en activité au Québec qui vend du fil de laine naturelle, a plutôt décidé de se tourner vers la Nouvelle-Zélande, qui s’est hissée ces dernières années en tête des plus grands producteurs de laine aux côtés de l’Australie et de la Chine.

« En achetant directement de la Nouvelle-Zélande, la laine nous arrive déjà nettoyée et gradée, fait valoir Serge Lemieux. On peut sélectionner le type de laine que l’on veut, la longueur, la couleur dont on a besoin. On a une production continue et régulière. »

Qu’arrive-t-il alors aux quelque 300 000 kg de toison qui sont récoltés chaque année au Québec ?

La vaste majorité est envoyée à Carleton Place, en Ontario, à la Coopérative canadienne des producteurs de laine (Canadian Co-operative Wool Growers Limited). La laine y est classée selon les caractéristiques de la fibre avant d’être envoyée à l’étranger, principalement en Chine. C’est là que la laine québécoise est désormais lavée et transformée. Seulement 10 % de la laine produite au pays est désormais vendue ici, rapporte David Mastine.

Des résistants

« C’est une partie de notre patrimoine qu’on est en train de perdre », se désole France Custeau, propriétaire avec son conjoint, Louis Desrosiers, des Laines Finn d’Or, une entreprise installée à Saint-François-Xavier-de-Brompton, en Estrie.

Photo: France Custeau

Véritable passionnée de la laine, France Custeau a décidé en 2012 d’aller à contre-courant de la tendance : elle a transformé son troupeau de moutons axé sur la production de viande d’agneau pour en faire un troupeau centré sur la production de laine.

Depuis 2017, les Laines Finn d’Or produisent de la laine de mouton de race finnoise 100 % naturelle, vendue en écheveaux (pelotes) ou en ondins (pour filer à la main ou feutrer).

« Fabriquer de la laine au Québec aujourd’hui, c’est difficile. Mais j’y crois », laisse tomber l’entrepreneure, qui confectionne également des balles de séchage en laine.

La laine des brebis est tondue, pliée, triée, lavée et teinte à la bergerie avec une teinture naturelle confectionnée à base de plantes et d’insectes. Elle est ensuite envoyée dans une filature au Michigan avant de revenir en Estrie.

« On voulait faire un produit 100 % québécois en trouvant une filature ici, mais c’est tout simplement impossible », souligne France Custeau.

Photo: France Custeau

Le couple chérit toutefois le projet d’acheter l’équipement nécessaire pour pouvoir carder et filer lui-même sa laine, un projet qui nécessiterait un investissement d’environ 300 000 $. Une valorisation de l’agriculture qui ne peut se faire sans une volonté politique, croit France Custeau, qui rêve de vastes campagnes publicitaires mettant en valeur les produits d’ici.

« C’est sûr que ma laine est plus chère que la laine synthétique vendue au Walmart », pointe France Custeau, mais la productrice note néanmoins un réel engouement populaire pour la laine naturelle. « Dans la dernière année, on a doublé notre chiffre d’affaires », rapporte-t-elle. Les Laines Finn d’Or ont produit plus de 200 livres de laine en 2018 et prévoient d’en produire plus de 300 dès cette année.

Preuve s’il en fallait une que de nombreux Québécois redécouvrent ces temps-ci l’importance de se parer d’une petite laine bien de chez nous.